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Le Singe Vert - Page 19

  • La récupération de Gulliver

    Je me souviens bien aussi de ses imitations de Daniel de Foe, car ce dernier expliquait en long et en large les tribulations maritimes de son héros Robinson Crusoe... En effet Swift ne s'y connaît absolument pas en navigation. Ce qu'il faut dire aussi (ces trous de mémoire !) c'est que le gouvernement parfait des Houynhnhnhms ou hommes chevaux ressemble parfaitement à une utopie, c'est-à-dire que les habitants de ces contrées toutes situées dans le Pacifique (et l'on découvrait, en ce XVIIIe siècle, celui de La Pérouse et de Cook, une infinité de terres australes) font régner un climat de vertu et de bon gouvernement absolument insupportable. Cette dernière partie est d'ailleurs la plus riche en exégèses de toutes sortes, car Gulliver, qui s'exprime toujours à la première personne, appartient à une race inférieure, mi-humaine mi-simiesque, sale, paresseuse, féroce. Or il est tout de même très différent de ces Yahoos au nom si chevalin, au comportement si atrocement humain. Un Yahoo raffiné en sorte. Son maître, un grand cheval noble, est obligé de se défaire de lui, et de le mener sur une côté, pour qu'il rejoigne son lointain pays en proie à la corruption. En effet, les autres Houynhnhnhms, appartenant à une nation, que dis-je à une race parfaite, reprochent à ce grand noble cheval d'entretenir et de traiter sur un pied 'égalité et même d'amitié un Yahoo, répugnant, malgré toutes les différences qui le séparent de sa tribu de sauvages hirsutes.

    Alors : les Yahoos sont-ils les Irlandais ? interprétation élémentaire... Plus subtilement : le pasteur Swift se considérerait-il à mi-chemin entre ses contemporains dépravés et cupides, et les anges chevaleresques et hippiformes constituant l'idéal de la nature vertueuse ? Ces êtres si vertueux engendrent d'ailleurs une société aussi irrespirable que celle de la Cité idéale de Platon. Elle n'est composée d'êtres si parfaits que c'est exactement pour cela qu'elle ne saurait tolérer plus longtemps la présence de cet être d'imperfection nommé Gulliver : la société des Houynhnhnhmms fait très exactement, au sens littéral du terme, un phénomène de rejet.

    Notre explorateur est contraint de fuir. Tandis que les exégètes anglophones se déchirent, plongeons-nous dans ce passage méconnu où les efforts de Swift pour être vraisemblable ne font que souligner l'invraisemblance justement de la situation : enlevé par un aigle géant (car au pays de Brobdingnag les animaux sont proportionnés à leurs gigantesques habitants), puis relâché au-dessus de l'eau dans une boîte géante aménagée pour son confort, Gulliver est recueilli par le capitaine d'un vaisseau qui justement passait par là. Il retrouve la civilisation. Laissons au narrateur la parole ; "il", c'est le capitaine :

    "Il avait donc fait ramer ses hommes de ce côté, puis, ayant passé le câble dans un des anneaux, il avait donné l'ordre de remorquer le coffre, comme il disait, jusqu'au navire ; et, une fois accosté, il avait tenté une autre manœuvre : passer un deuxième câble par l'anneau fixé au couvercle, et hisser le coffre à l'aide de poulies. Mais tout l'équipage réuni n'était pas arrivé à le soulever de plus de deux ou trois pieds. C'est alors, conclut le capitaine, qu'on avait vu ma canne et mon mouchoir qui s'élevaient au-dessus du trou, et qu'on avait pensé qu'un malheureux devait être enfermé à l'intérieur. Je demandai si lui-même, ou l'un de ses hommes, avait aperçu dans les airs des oiseaux d'une taille prodigieuse, vers le moment où l'on m'avait découvert. Il répondit qu'il en avait justement parlé à ses matelots pendant que je faisais la sieste, et que l'un d'eux lui dit avoir observé trois aigles volant vers le nord, mais qu'il n'avait pas noté qu'ils fussent d'une taille exceptionnelle. Je me dis que cela s'expliquait par la grande altitude à laquelle ils volaient, mais le capitaine ne put deviner pourquoi je lui avais posé cette question. Je lui demandai alors à quelle distance il pensait que nous étions de la terre. Il me dit qu'autant qu'il pouvait le savoir, nous en étions au moins à cent lieues : "Vous vous trompez au moins de moitié, répliquai-je, car au moment où je suis tombé à la mer, je n'avais pas quitté le pays d'où je viens depuis beaucoup plus de deux heures." L'idée lui revint immédiatement que j'avais le cerveau fêlé, et il me le laissa clairement entendre. Il me conseilla même d'aller m'étendre dans la cabine qu'on m'avait fait préparer. Mais je lui affirmai que je me sentais très bien, grâce à ses attentions et à son aimable compagnie, et que j'étais dans mon bon sens autant que jamais dans ma vie. Il prit alors un air grave et me demanda en toute franchise si ce n'était pas le remords de quelque horrible crime qui m'agitait l'esprit. Car je pouvais avoir été puni sur l'ordre d'un prince, qui m'aurait fait enfermer dans ce coffre, de même que les grands criminels, dans d'autres pays, sont obligés de s'embarquer sans vivres dans un bateau qui prend l'eau." Le tombeau du maire dgA.JPG

    Et voilà comme il est mauvais, quand on en a beaucoup vu au cours de ses voyages, de tout révéler : Marco Polo ne fut-il pas enfermé dans un asile parce qu'on ne croyait pas sa relation de l'Empire de Chine ? N'est-il pas étrange de trouver cette immense épave, tout à fait semblable à l'arche de Noé, garnie d'un passager dérivant au large de toute côte ? Les marins réagissent avec le pragmatisme de leur profession, se trouvent en possession de la preuve d'un autre monde habité – l'ancien se remettant tout juste de la découverte de l'Amérique. Ce passage a été précédé de la relation du même sauvetage, cette fois de l'intérieur de l'habitacle, qui servait au nain Gulliver lors de ses déplacements. Ce n'est donc pas un coffre, mais une cabine que la petite fille géante tenait sur ses genoux pendant les voyages de notre héros, car tout le monde dans le royaume souhaitait voir cette minuscule créature où se dissimulait un entendement si semblable à celui des humains normaux... Les efforts de l'équipage pour soulever cette arche improvisée correspondent tout à fait à l'effort de vraisemblable commandé par les circonstances. Notez comment le "malheureux enfermé à l'intérieur" devient rapidement "un criminel" potentiel, sitôt qu'il veut dire la vérité. Peut-être donc aurez-vous la curiosité de relire tout ou partie de cet ouvrage qui fit le délice des enfants jusqu'à l'avènement de la génération de la Grande Connerie : Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, Folio n° 597, traduit et annoté par Jacques Pons d'après l'édition d'Emile Pons, préface de Maurice Pons...

  • Fleurs et couronnes

    Après la mort de sa femme, Georges ne fut pas accablé de chagrin. Il demeura auprès du corps, assis au niveau des seins, répétant Ce n'est pas vrai.

    Les haut-parleurs diffusent en sourdine Goodbye stranger.

    Le veuf demande : Qu'y a-t-il autour de moi ?

    Balustres de Tulle DGA.JPG

    Claire décrit le papier peint vert, le corridor pavé, la serpillière ; plus loin le dédale et les chambres, et les bouffées suries de déjections et de désinfectant, et tout cela, il était inutile de le rappeler.

    L'établissement compte trois étages de portes feutrées, salons et autres pièces indéfinissables, où passent des rumeurs de chariots, de phrases pâteuses et de grincements d'infirmière.

    Sur le lit Myriam gît dans un peignoir, la tête calée sur un gros coussin de glaçons. Ses lèvres ont pris l'aspect de cordelettes violacées.

    « Je ne veux pas rester à Valhaubert dit Georges.

    - Vous occupez la meilleure chambre.

    - Pourquoi m'aviez-vous séparé de ma femme ?

    Claire glisse ses lunettes fumées dans leur étui. Georges, un instant ébloui, lève les yeux sur la soignante qui murmure Myriam, Myriam - Elle est morte dit le vieux.

    Quelqu'un monte le son des haut-parleurs. Claire ?… dit-il – je ne veux pas mourir ici, à Valhaubert.

    Good bye stranger fait 6mn 45.

    Durant tout le temps où le visage de Claire, aide-soignante, se tourne vers lui – synthé, syncopes, tierces – Georges examine son front lisse, ses yeux immaculés, la chute sur ses tempes de la permanente blonde à demi-lunes. Chœur de fausset – piano subito – improvvisa sordina – lancinant – ossessivoputain changez la glace hurle une voix en plein mois d'août quoi merde !

    Celle qui tient le cou celle qui change la vessie dans un bruit de cocktail on the rocks

    « Claire » - posant la main sur l'avant-bras tiède – montez le son -

    - Toujours Good bye stranger ?

    Les trois femmes le regardent comme un dingue. Claire tourne le bouton. Son visage à tout jamais synonyme de ces rythmes à la fois si langoureux, si martelés. Ces larges applications de lune sur son profil droit…

  • Villeneuve et les chats

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    A Mobylette dans la région de Villeneuve-sur-Lot / Agen. Je regonfle mes pneus, j'arrive au sommet d'une pente couverte de feuilles mortes, dans une cour où le chemin semble se terminer. Deux femmes sexagénaires dont peut-être Mme M. et Claudine de St-Gaudens me regonflent, mieux, puis me conduisent de l'autre côté de leur maison où le chemin devient une allée dégagée vers un portail fermé. Je remonte sur la selle qui prend l'aspect de l'intérieur d'un porte-monnaie, puis nous partons ensemble vers un bled où vient de se dérouler une fête de l'huître ; nous en commandons en terrasse, tout est encore en désordre et les employés viennent demander qu'on ne fasse pas trop de bruit parce qu'il est seulement 10h 40. Volets clos DGA.JPG

    J'avais dit vouloir gagner Villeneuve, et devant l'air désappointé de Mme M. je m'étais demandé si je ne ferais pas mieux de rester toute la journée avec elle, et plus, le soir, éventuellement, ouais, bof...

     

    53 12 14

    Dans un métro un peu crasseux, et sombre, une femme d'un certain âge, et charmante, laisse tomber quelque chose sur mes pieds. Elle me demande de le lui ramasser, sa phrase est longue et mal intelligible. Je ramasse un lourd collier d'argent fait de grosses pièces rondes enchaînées, elle me remercie. Dans un autre wagon, une fille rougeaude et joyeuse parle de termes grecs en faisant semblant de s'excuser, mais y prend plaisir. Une autre femme plus âgée lui répond sur le même sujet, et ajoute qu'elles sont du même signe politique, votant à gauche. Le métro roule dans un tube, les horaires y sont affichés à même le mur, alors que la rame défile et qu'on n'a guère le temps de bien lire sauf à l'arrêt...

     

    53 12 15

    Dans un hall d'aéroport, des gens tirent à la pierre sur des arbres, puisant dans la caillasse, où sont penchés des oiseaux hors d'atteinte. Mais parfois, ils s'envolent effrayés et se reposent. Sorte de lapidation de Satan. Annie atteint un arbre ! C'est excellent. Des pièces et des médailles allongées ne cessent de tomber du plafond. Les enfants en ramassent. Annie et moi-même le faisons ; j'en donne à certains enfants, j'en garde aussi pour nous. Les oiseaux sont des espèces de pigeons blancs. Rentrés à l'hôtel nous faisons des gestes brusques avec des allumettes. Iris en reçoit une dans l'œil et meurt, Kraków aussi, il est bien brûlé. Annie voit cela avec fatalisme. Me rendant aux chiottes, je commence à pousser des cris aigus.

    Annie me dit qu'ils ne sont pas tout à fait morts. Et je me rends compte que ce n'est qu'un rêve, et que de toute façon il nous resterait Isa, intacte

  • La règle du jeu

    Voies de Guéret P dgA 64 01 20.JPG

    La photo de couverture pour La règle du jeu, hélas au programme du bac de 1999 (c'est en blanc sur rectangle rouge, afin que nul n'en ignore) présente aussi le logo du Livre de poche et, dans un rectangle pourpre à peine allongé, le réalisateur « Jean Renoir », au-dessus du titre en majuscules gris-bleu. Ce massacre pourtant discret se voit protégé par des droits, concernant donc les « photogrammes ». L'ouvrage ne m'a pas plus, car il nous livre le scénario accompagné d'indications de plans et de mouvements de caméra particulièrement minutieux, qui empêchent pour le profane toute vision d'ensemble. Le cliché représente la bouille de Renoir, aux grosses lèvres souriantes, au yeux cachés dans l'ombre du chapeau.

    À sa droite c'est-à-dire sur notre gauche, l'acteur en casquette sportive, lunettes et râtelier souriant de dents naturelles Tony Corteggiani, qui mène une danse macabre et détraque un limonaire sous le nom de Berthelin. Son visage éclairé en quatre cinquièmes de face se voit barré par l'avant-bras impérieusement levé de Nora Grégor, interprète de Christine, maîtresse de maison. Gantée de noir (on voit sa paume et son petit doigt levé), elle ajuste à son œil une lorgnette monoculaire que l'élégant Berthelin lui a sans doute confiée. C'est Christine ou Nora dont le spectateur voit le mieux le visage, levé à 25° vers le ciel, sur notre gauche, le cou redressé sur un chemisier immaculé, la bouche entrouverte sur trois dents, les yeux plissés par l'effort du regard, toute cernée qu'elle est par le nor de son chapeau, de son gant, de sa manche

  • Vélo, train, décapotable

    52 06 16

    Le jour se lève, gris, mouillé, mon vélo m'abandonne, il sera bien sur le bord du fossé, un autre errant le prendra, le laissera, le train m'accueille, il faut que je bouge, petit, petit, à mon échelle. Il ne me faut que du petit. Ma montagne s'appelle Massif Central, mon village Blotti-le Château, quelques ruines du temps de Richelieu ; il les a tous détruits, « pour abaisser les seigneurs ». Le village est propre, désert, encore sous la pluie. J'aurai vécu des instants merveilleux, en des sites si méconnus… Je sors du sac à dos le sandwich du matin, car mon estomac ne souffre pas encore de ces sournoises brûlures, comment peut-on être si égoïste ? On n'est pas comme ça, me lançait un des tracteurs, scandalisé par mon existence.

    Dans l'inépuisable sac gît de travers un petit transistor, de ces appareils qui n'existent plus mais qui au moins marchaient. Une technique toute simple. De vaillants crachements résorbés, renaissants, disparus, latents : « Destruction du Singe Vert », répète le présentateur, en français le spéaqué, « destruction du Singe Vert » - ma revue, votre confidente, mon fiel, mes douceurs, vos retours cyrards, détruire, jeter tout cela, est-ce bien de toi que l'on parle ? il existe d'atroces contrées où règne une chaîne de fast-foods : Le Singe Vert, eux aussi, comment ont-ils osé, comment ai-je osé – ou alors, ou alors !

    ...Votre revue est reconnue, vous l'avez diffusée, pulvérisée partout, au point qu'on veut l'interdire ! Lecteurs, envoyez vos articles. Vos protestations. Proclamez que je ne suis pas égotiste. Broutant les dernières miettes du sandwich. Regagnant le véhicule d'occasion, usant de tous les moyens de bouger, j'atteins au bout d'un sentier plein de boue un vaste domaine, où se cache une vie mystérieuse, plein air et bouse ? Tous ces bâtiments bas m'appartiendront, avec les vaches et le lait qu'elles produisent, et les manant qui les mènent. Pluie du matin vivifiante. Fiente. Les titres de propriété sont enfermés dans la grande huche, à l'intérieur d'un drap plié. S'ils ne me laissent pas fouiller, j'emploierai la force – mais je me vois rejoint par une race supérieure : des Américain fortunés dans une longue caisse de là-bas, une limousine à six portes.

     

    Décapotable. Chauffeur-propritétaire grande classe, stetson, fort accent d'Atlantique. Plus un couple, d'un homme et d'une femme. Grands septuagénaires emplis de distinction. « Nous sommes mariés. Nous sommes frère et sœur ». Ils me chiperont mon titre. Bien plus distingués que moi, bien plus riches, bien plus exotiques. Je ne crois pas à leur inceste. Cousinage au 8e degré plus vraisemblable. Le domaine leur appartient. Ils recevront demain, en mains propres, les titres de propriété. Le notaire ou son clerc décréteront la « destruction du Singe Vert », petite revue aux dents acérées. Si je ne cède pas, le ton deviendra menaçant, la vois s'élèvera.

    Nous entendons au loin de fortes explosions dont nous ignorons la cause. Soudain la vague nous emporte jusqu'à la surface. Le soleil vient de se lever.

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