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Le Singe Vert - Page 23

  • Sur la disparition des oracles

    C'est avec une grande humilité, une fois n'est pas coutume, que je voudrais présenter aujourd'hui un traité de Plutarque, Sur la disparition des oracles. Je n'y ai pas compris grand-chose, juste des lueurs à l'horizon. Ce traité fait lui-même partie des Dialogues pythiques, regroupés en un volume dans la collection Budé, bilingue, le grec à droite et le français à gauche. La Pythie, c'est la devineresse qui, à Delphes, juchée sur un trépied, respirait des vapeurs volcaniques et mâchait du laurier afin de prophétiser. Elle arrivait parfois munie d'un énorme sandwich, d'où l'expression « La Pythie vient en mangeant ». Mais à l'époque de Plutarque, ses oracles n'étaient plus guère consultés, une fois par mois. 

    Wikipédia m'apprend que les Empereurs de Rome étaient d'abord venus la consulter pour savoir s'il convenait d'entreprendre telle ou telle guerre par exemple, puis pour piller son sanctuaire, car elle recevait de nombreux cadeaux en or et en argent. De même, voyez-vous, les ex-voto suspendus aux murs de nos sanctuaires catholiques remercient la Vierge pour ses miracles : ces petites plaques de marbre, encore très nombreuses jusqu'à la dernière guerre, se sont à présent raréfiées jusqu'à zéro, et les miracles de Lourdes, du moins les certifiés, sont presque inexistants. Deux religions, à 1900 ans de distance, dépérissent dans l'indifférence : car c'est la foi qui produit les miracles, ensuite de quoi les miracles nourrissent la foi.

    Mais il faut d'abord croire, et avec ferveur. Plutarque était grand-prêtre. Il s'occupait donc de théologie, ce qui mène à la philosophie, laquelle renvoie à la théologie, en un jeu permanent de va-et-vient, si même il est rationnel de les distinguer l'une de l'autre. Car les deux traitent du mystère, de ce que nous ne pourrons jamais savoir à fond ni maîtriser. À Delphes, désormais en ruines sous le soleil écrasant des touristes, figurait gravé dans la pierre la fameuse devise « Connais-toi toi-même », « ghnôthi séautonn », qui devrait être la devise de tous, car elle engendre non pas l'égoïsme mais la modestie la plus complète : regardez-vous dans la glace, et vous verrez... Le fidèle pèlerin consultant pouvait apercevoir aussi un E, un epsilonn majuscule, dont l'interprétation est longuement soupesée par l'auteur Plutarque : en effet, prononcé tout seul, « é » signifie « si » - si quoi ?

    Ciel d'Ajaccio P.JPG

    Nous pourrions disserter là-dessus à l'infini, et toutes les idées du monde nous viendraient, ce qui serait très stimulant. Mais epsilonn est aussi la cinquième lettre de l'alphabet grec, comme le « e » de l'alphabet latin. Dans un texte, epsilonn tout seul représente le nombre 5. Pourquoi le nombre 5 figurait-il sur un fronton de temple ? La question est abordée non seulement dans le traité Sur l'epsilonn mais aussi dans La disparition des oracles. Les deux questions, comme toutes les questions philosophiques, ramènent en effet incessamment à l'interrogation primordiale : qu'est-ce que l'univers, comment est-il né, si toutefois il est né, à quoi sert-il, et finira-t-il, si toutefois il doit finir. Et notre science, nos fusées ou nos hypothèses sur l'ADN, nos démangeaisons de tripatouillages génétiques ou informatiques n'y pourront rien changer : certes, nous ne croyons plus que le bruit du tonnerre est produit par le choc des nuages, ni que la terre est plate et que l'océan tombe dans l'abîme tout autour du cercle terrestre comme une cuvette qui déborde.

    Mais les frontières de l'inconnu sont comme l'horizon ou le redressement économique : elles reculent à mesure qu'on avance, et je vous épargne les traits d'esprit qui nous sont venus dans la tête ou ailleurs. Le raisonnement des Antiques et des Médiévaux nous échappe le plus souvent, à moins de nous en être imprégnés comme un pan bagnat d'huile d'olive. Seuls de très grands spécialistes ou des personnes exceptionnellement souples peuvent y accéder. Platon, qui déjà me semble difficile, aborde la métaphysique, où nous pouvons encore nous retrouver : nous sommes des prisonniers dans une caverne, sans possibilité de nous retourner vers l'entrée, à cause de nos chaînes ; donc nous ne voyons que des ombres – cela, nous le comprenons.

    Mais sitôt que Platon, ou ses suiveurs, Plutarque, Plotin, accèdent aux raisonnements numériques et géométriques, en les mâtinant de métaphysique ou de simple physique transformationnelle et analogique, la plupart des péquins lâchent prise. Platon distingue donc cinq (nous y voici) principes formateurs de l'univers : l'être, l'identité et l'altérité, le mouvement et la stabilité. L'être, c'est le Un. Appelant à la rescousse nos faibles lumières mystiques, 2 serait la divinité prenant conscience d'elle-même, 3 la décision trinitaire de création, quatre le monde matériel, cinq, le Un contemplant de haut le Quatre, autrement dit, le créateur contemplant le monde qu'il a créé.

    Or, un point contemplant d'en haut le carré qui possède quatre côtés, c'est une pyramide. Platon ni Plutarque n'étaient chrétiens, ni ne croyaient en une trinité (cependant les religions antiques voyaient volontiers trois dieux ou déesses à la tête de la création). Donc nos beaux raisonnements plus ou moins pythagoriciens ne sont plus de mise, et nous devons reposer à côté de nous cette torche qui nous avait dissipé quelque peu les ténèbres. Platon part de la pyramide, constate qu'elle prend la forme d'une flamme, que son nom comprend le mot « pyr », ou « pur », le feu, qui purifie, et donne les feux d'artifice autrement dit la pyrotechnie – rappelons que les Pyrénées signifie « les montagnes de feu ».

  • Ca ne sert à rien

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    Van Gogh de Pialat me fait chier. je vois mal Vincent faire des plaisanteries de cul sur la saucisse de Toulouse. En plus, il s'est battu avec la fille du Dr Gachet, le coup est parti, et tout le monde à Auvers a étouffé l'affaire. Camping Paradis me fait chier, Dubosc est le plus vulgaire de tous ceux que je connais, car il s'imagine faire semblant, alors qu'il l'est en réalité, par lui-même. Je le trouve gluant, visqueux. Et puis j'ai crevé en entrant sur un trottoir bien haut, bien tranchant, face au guichet externe d'une banque. Nananère. Et ce que je dis est sans importance, on est des milliards à se faire chier ou à profiter de la vie, c'est incroyable que cette petite cage à hamster puisse continuer ainsi à vibrionner autour de nous sans qu'on y soit pour rien. Fin de la philosophie à deux balles. Salut les gens. Foutre. Jean-Foutre.

  • Quai de gare et cinéma

    Jojdh et Arielle se retrouvent sur un petit quai de gare, Charlène a rejoint l'Arlésienne dans ses gazes. Moi, Jojdh, Fier-Cloporte, me trouve dans un cercle de brillants universitaires qui cette fois choisissent de parler ensemble. Je ne suis pas au centre de ce cercle, ni en limite de circonférence, mais j'aime bien d'un grognement ou hochement de tête montrer que je suis, qui je suis, un parmi les autres. Et lorsque le train arrive, vapeur en tête ! rien ne me surprend. Même sa forme ronde de vache grosse ne me cause pas le moindre émoi. La grosse dame y prend place Où partez-vous ? - Ligne frontalière » répond-elle, et avant que moi, Jojdh, j'aie pu reprendre la discussion de mes voisins sur Homère ou les moules, voici tout le groupe bien vêtu qui m'entraîne à l'intérieur du wagon sans cesser de papoter, trop tard pour réclamer ma valise archaïque au beau milieu du quai, toute seule et risible.

    Me voici sans plus rien à lire, tout était là. La compagnie se rend à Borte-Folle, bourgade au bord d'un lac boueux, qui déborde. La poitrine déborde aussi de la grosse universitaire, qui prend cela comme un accès de gaieté dans le discours de Chubre, maître de conférence : « Ici se trouverait l'un des nombreux emplacements sacrés où Jean-Jacques Rousseau rencontra Mme de Warens. » Mais c'est faux. Archi-faux. La balustrade plaquée or qui empêche de fouler l'herbe indique un lieu inexact. Ce fut le long du bâtiment, sous un petit appentis. Un appentis sorcier. Chubre explique mal, d'une voix blanchie par le Lexomil. Chacun patauge consciencieusement dans les prairies honorées par les pas des deux tourtereaux qui jouaient à l'inceste, et qui jouissaient à l'époque d'un terrain sec, car pour nous, la boue monte à mi-mollet. C'est décidé, je quitte ces lieux crottés, me concentre à fond, dans la claire conscience de rêver – miracle ! Ma valise revient entre mes mains, le terrain se dessèche sainement, et me voici dans « une situation la plus agréable du monde », sicut fabulis dicitur, car une jeune femme bonde, mince et distinguée, se presse sur mon cul en se frottant à la petite cuillère, me retourne, me met sa langue en bouche au comble de la reconnaissance et me rappelle qu'une femme peut parfaitement se ruer sur un homme pour en tirer du plaisir.

    Je reprends mon souffle et présente mes excuses, comme si j'avais été vulgaire, mais elle me sourit, heureuse. Mon plus grand regret de la vie, à l'instant de mourir, sera de ne presque pas avoir connu les femmes, de ne leur jamais avoir fait suffisamment confiance, non plus qu'à moi, d'avoir si rarement lu le plaisir dans leurs yeux ou sur leurs paupières. Même en moi, tu as peur des femmes. Et pas seulement de toi, mais de toutes. Et le 52 05 10, le voyage se poursuivit comme ceci : j'étais avec ma chère fille et ma chère femme dans un hôtel, cette dernière faisant chambre à part. Avec ma fille, lit séparé, mais ce n'est pas très confortable. Toujours est-il que mon épouse, à travers la porte ouverte, me gratifiait de ses plaintes sur son eau trop chaude (pas de douches en ce temps-là !), des chuintements grésillants de transistor à piles (mélodies à deux balles).

    Nous étions en retard. Vous savez que dans les hôtels, il faut avoir déguerpi à 11h ! dans les petits, ceux d'autrefois, ceux qui n'avaient jamais entendu parler de normes européennes, aux temps bénis où l'on pouvait voyager, à 136F (25€ ) la nuit. Où les vieux robinets à pas de vis pouvaient goutter sans provoquer l'inspection générale des installations sanitaires… En Bavière, c'étaient déjà des prix effarants, à tant non pas la chambre mais à tant le touriste, alors qu'il est sans exemple qu'un couple coûte plus de dépense qu'une personne seule au requin d'hôtelier. Mais les Bavarois sont des gens riches. Et nous étions, en famille, à Munich cette fois. Ma fille et ma femme étaient la même personne, oscillant de l'une à l'autre, ce qui n'étonnera que les ignares, vous savez, ces analphabètes qui vont beuglant que les rêves, c'est que des conneries. Le train s'arrête à Munich et ne repart plus. Nous n'avons plus un centime, l'auberge où nous sommes descendus nous fait crédit, tout le personnel parle un français impeccable. C'est l'heure du cinéma, l'employé me demande si je la préfère à l'ancienne, sur écran devant moi, ou bien, juste dans mon dos, sur écran vidéo : je n'aurais qu'à tourner mon siège. Devant ou derrière moi, de toute façon, trois rangées de grosses têtes me bouchent un bon tiers de la vue. Que faire ? Ce que l'on fait en cas d'incertitude : on se rend en grande pompe aux Toilettes.

    Les chats indécis se passent la patte sur l'oreille ; certains humains vont aux chiottes pour s'éclaircir les idées en se vidant la vessie. Adoncque, voici les toilettes du grand hôtel de Munich : inutile de la cacher, elles sont honteusement insatisfaisantes. Leur étroitesse n'a d'égal que leur frusterie : juste un trou à la turque, avec les fameuses semelles en ciment contre le dérapage. Très sec en tout cas, très propre. Ni dégoulinade ni suintement. Et quand j'en ressors, je me dirige vers l'une ou l'autre des aires de projection, j'entends d'images. Mais j'emporte avec moi un chef-d'œuvre de technique (« technologie » pour les pédants) : un clavier, un écran personnel. Cela me permettra de rédiger « sur la bête » ma propre critique cinématographique.

    Jetée P.JPGD'autres spectateurs, je devrais dire semi-spectateurs, procèdent comme moi : ils ont les yeux fixés tantôt sur leur nombril (je ne sais ce qu'ils dactylographient) tantôt sur la séance publique, offerte par le Gasthaus. Pourquoi ne pas adopter le sans-gêne si largement répandu. Mais en voici pourtant une forte limite : une forte femme, retardataire, s'assoit à trois places de moi, écrasant de ses cartilages une mince jeune fille qui se met à protester : elle peut le faire, tout le monde s'étant enfoncé dans les deux oreilles ses écouteurs. Je bourre donc les miens bien à fond dans le conduit auditif. Ils correspondent, ceux-là, au film qui défile sous mes yeux. La séquence en cours propose un père de famille qui déclare comme ça, tout de go, son intention d'emmener son fils au cinéma porno : « Je repasserai le prendre à la fin de la séance », à condition peut-être pensai-je à part moi de ne pas le tenir par la main.

  • C'est l'histoire d'un pédé

    C'EST L'HISTOIRE D'UN PÉDÉ Météo de biais P.JPG

    Les pédés de l'époque étaient flamboyants. Ils jouissaient d'un prestige qui n'avait pour égal que leurs persécutions. Trois d'entre eux nous marquèrent à tout jamais. Lawrence d'abord, mi-anglais mi-basque, mais authentiquement français précieux. Kérane, british, lui, jusqu'aux ongles, toujours suivi d'une jeune femme blonde qui faisait tout ce qu'elle pouvait pour paraître lesbienne. Et Philippe-Michaël Noël, flamboyant comme son nom l'indique, méprisant les noms du vulgaire. Il était du dernier chic et de la dernière indécence d'être pédé. On ne disait pas « homo », qui fait « socialement correct ». En ce temps-là, tout pédé se devait de se faire emmerder dans la rue, molesté, rudoyer.

    J'ai tenu deux-trois fois Lawrence sur mes genoux, et nous avons flirté, sans plus, au-dessus de la ceinture. Mais je ne le désirais pas : trop malingre, trop sauterelle. Et puis, c'était l'amant de ma femme. Plus tard j'ai répandu la légende que mon épouse s'était fait engrosser par la muflerie de « mon mec à moi » : nous aurions formé un « ménage à trois ». Il n'est rien de plus faux. Un soir Lawrence, de retour d'une boîte à tantes, m'engueula comme du poisson pourri : toute la soirée j'avais flirté avec un coiffeur, jusqu'au langue-en-bouche, ce que l'on appelait jadis des « baisers pigeonnants » ; nous étions à côté des chiottes, où les quatre gouines camionneuses se pelotaient comme des dingues.

    Revenu chez nous, à quatre en comptant Arielle, mon coiffeur aimerait monter au troisième pour nous envoyer en l'air. Je demande la permission à ma femme, comme cela se faisait entre faux révolutionnaires. « Ce sera vite fait ! » Mon épouse ne voulut jamais y consentir, car pour elle, coucher avec un homme, c'était tromper. Mon Figaro monta au troisième en sanglotant très bruyamment. Et le lendemain matin, donc, notre Lawrence me reprocha vivement cette attitude de lâcheur. « Mais il ne pouvait pas repartir avec un autre homme ? - Ma foi non ! Comme il était entrepris par toi, personne n'a voulu vous déranger ! » Telle était la coutume, et je l'ignorais, ou plutôt je feignais de l'ignorer.

  • La grande librairie

    Droite et brisée P.JPGQuand Péter Handke (obstinément prononcé "ande-queue") et Wim Wenders s'amènent dans la Grande Librairie, le respect s'invite. Effacées les deux gonzesses de service, toutes les deux maquillées à la Notombe. Carrière a quelque chose à dire. D.O.A. m'a paru sympa, plus décontracté, moins mannequin figé et pomponné que les autres. Mais son recours à l'actualité (Tuil, pareil) dérange. Nous n'aurions donc plus besoin du roman, car la réalité le dépasse de toute part. Le roman sera-t-il affaire de cartomanciennes ? (l'autre femme, plus vulgaire, qui fait le numéro du caniche ? avec des pirouettes de jeux de mots de redoublants de seconde ?) Alors,Handke, Wenders, Carrière (né en 1931, vraiment ? 85 ans, ce mec ? Incroyable), d'accord. Je suis vieux, je ne comprends plus que les vieux.