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Le Singe Vert - Page 26

  • 817 à 830


    817.  L'autre Jeanne  - Un sacre plus brillant que le plus beau sacre royal. Quelles hautes flammes l'éclairent ! Tu seras reine, Jeanne, reine auprès des saintes martyres. Reine pour tous ceux qui, comme toi, comparaîtront, devant des juges de politique et de vengeance, dans la solitude et le désarroi, et sauront que tu es près d'eux. Reine de tous ceux que l'on tue injustement, aux quatre coins du monde. Reine des peuples qu'on opprime, reine des vaincus qu'on bâillonne, reine des prisons, reine des supplices, reine de la foule des libertés qui n'en finissent pas d'être tuées et de renaître, reine de l'esprit intraitable. Reine, voici le jour du sacre. Voici la foule rassemblée. Voici sur toi les yeux du monde. Voici le prêtre avec son livre. Voici l'ampoule et la couronne.
    Jeanne : Voici la mort. Je n'ai que dix-neuf ans.
    L'autre Jeanne : Jeanne, je t'appelle à ton dernier combat. Reprends l'habit qui convient au combat. Reprends l'habit d'homme.

    Thierry MAULNIER 

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    "Jeanne et les juges" scène XI

        818.  Affanassi Ivanovitch n'avait jamais caché qu'il était un peu poltron, ou pour mieux dire qu'il avait à un haut degré le sentiment de la conservation.

    DOSTOIEVSKI
    "L'idiot" 1è partie ch. IV

        819. Il y a tant de choses qui peuvent prêter à rire !

    id. ibid. 2è partie ch. II

        820.  La compassion... est la principale et peut-être l'unique loi qui régisse l'existence humaine.
    id. ibid. ch. V BERNARD COLLIGNON    CITATIONS    III   58


        821.  L'amour de l'humanité est une abstraction à travers laquelle on n'aime guère que soi.

    DOSTOIEVSKI
    "L'idiot" 3è partie ch. X

        822.  Un des slogans du fascisme : "Eïa, eïa, eïa, alalà..."

    Emile CADEAU
    Article sur Mussolini, p. 15 du TELERAMA n° 948, du 17-3-1968

        823.  Le corps humain est le plus haut symbole de la beauté.

    Isadora DUNCAN

        824.  Il y avait eu immédiatement un accord entre le pays et moi. C'était un univers à ma mesure et qui pouvait être entièrement mien. J'avais atteint mon idéal : j'étais sur l'Acropole de la beauté. Il n'était plus question de peindre, mais d'être heureux ; de fixer le bonheur, et non les couleurs.

    Roger PEYREFITTE
    "Les amours singulières"
    "Le baron de Gloeden"
            

        825.   L'excès même de mon admiration me réduisait peu à peu à l'impuissance.

    id. ibid.
        826.  Tout est pur aux purs.
    d'après L'Evangile.
            Roger PEYREFITTE
            Les amours singulières - "Le baron de Gloeden"

        827.   Lucile s'arrêta de rire : elle ne faisait rien de sa vie, elle n'aimait personne. Quelle dérision. Si elle n'avait pas été si heureuse d'exister, elle se serait tuée.
            Françoise SAGAN
            La chamade
            Ie partie "Le printemps' ch. III

        828.    Pour qu'un homme et une femme s'aiment vraiment, il ne suffisait pas qu'ils se soient fait plaisir, qu'ils se soient fait rire, il fallait aussi qu'ils se soient fait souffrir.
            ezd. ibid.     ch. XVI

        829.    Pour juger, il faut comprendre. Mais si on comprenait, on ne jugerait pas.   
            André MALRAUX    
            Les conquérants

        830.     Mais je répète que, si nous ne pouvons comprendre la Providence, il est difficile que l'homme porte la responsabilité d'une incompréhension dont on lui fait une loi.
            DOSTOÏEVSKI
            L'Idiiot  III - VII

  • Till Eulenspiegel

    Que veut dire "Ulenspiegel" ? Assurément pas "le miroir à la chouette", comme semblent l'indiquer les illustrations traditionnelles, mais la déformation de deux mots flamands signifiant "votre miroir", à en croire De Coster, qui a réutilisé le personnage. Notre bouffon belgo-international présentait en effet un miroir à chacun de ses interlocuteurs, tel un nordique Socrate, et prétendait révéler les gens aux gens.

    L'ouvrage qui vous est présenté remonte au milieu du XIXe siècle, et fut écrit par De Coster donc, Belge bilingue, en mémoire d'un héros remontant au début du XVIe. Nous tous qui avons fait des études germaniques conservons en mémoire ce facétieux personnage, ne répugnant pas aux plaisanteries scato, mais plein de rires, de grivoiserie et de bon sens.

    Bernant toutes autorités, médicales, religieuses, juridiques, recevant au besoin maints coups de bâton, mais avec les rieurs de son côté, toujours prêt à s'en tirer, même parfois vaincu, par une pirouette. Il n'est que de se rappeler le pari qu'il fit d'apprendre à un âne l'art de la lecture, puis menant sa bête devant un livre et lui montrant alternativement deux lettres, lui faisant braire "I-A, I-A". La farce peu fine où il fait goûter à des juifs (en toute innocence du XIXe siècle) des crottes qu'il prétend être des truffes conférant à ceux qui les mangent des pouvoirs divinatoires se retrouve dans l'ouvrage de notre Belge amoureux du passé. Mais c'est à peu près la seule de ce tonneau, et les nostalgiques de l'exactitude textuelle doivent se reporter aux illustrations de la collection "Récits" parue en 1956 (2003), introuvable, est-il besoin de le préciser.

    Les premiers chapitres sur l'enfance (on dit en matière de légendes "les enfances") d'Ulen- spiegel nous réjouissent et nous agacent à la fois par la fraîcheur faussement retrouvée des légendes du quinzième siècle, si proches par leur ton du Roman de Renart. De Coster a su merveilleusement retrouver le parfum de cette langue, juste ce qu'il en faut pour que cela demeure compréhensible tout en restant dépaysant. L'agaçant consiste en ce parfum de déjà vu de toutes ces farces issues de fabliaux, en tous lieux et à toutes époques. Nous reconnaissons bien là les occasions de gros rires, qui ne nous arrachent plus que quelques sourires de commisération nostalgique. Mais très vite le ton devient plus grave. De Coster en effet s'est servi de ce héros représentatif, commun à la Belgique, aux Pays-Bas et à l'Allemagne du Nord-Ouest, pour évoquer le difficile et cruel accouchement de la nation belge, de la nation belge. Il met aux prises le héros qu'il a confisqué pour la bonne cause avec la répression qui s'abattit sur ces pays-là sous les règnes finissant de Charles-Quint et commençant de Philippe II. Vers les années 1570 en effet les souverains catholiques d'Espagne, possesseurs également des riches contrées de Flandres, n'entendaient pas que ces provinces fussent affectées par le mal nouveau du protestantisme.

    Il s'agissait d'ailleurs bien moins de religion que de soulèvement populaire, contre un prince étranger certes (encore que Charles-Quint fût issu de pays wallon) – bien moins de religion donc que de justice. Les moines étaient en effet les agents de la tyrannie, aidant à prélever les énormes impôts et en retenant plus que leur part, semant aussi bien la terreur par leurs discours stupides concernant l'enfer et autres bondieusetés empoisonnantes. C'était la dictature : chacun pouvait dénoncer son voisin et empocher une partie de son héritage, le roi, d'Espagne s'entend, gobant le reste des biens du banni. les hommes étaient brûlés, les femmes enterrées vives.

    Et tous torturés généreusement, au moindre soupçon. De Coster imagine que le père de son héros est dénoncé par un rapace, torturé ; que le fils, traînant déjà derrière soi un passé de joyeux luron fainéant et chapardeur, soit obligé d'accomplir un pélerinage, qu'il ne mènera guère à bien si ma mémoire est exacte. Ce pélerinage lui sera prétexte pour continuer d'errer, et de prendre les armes, finalement, avec bon nombre d'habitants révoltés, contre l'occupant qui saigne le pays à blanc. Il a pour compagnon, tel Don Quichote, un personnage gras et sympathique, Goedzak (mentionné dans le titre complet de l'œuvre du XIXe siècle). Cela veut dire "Bonne Parole", ou peut-être "Bon Sac" ( à nourriture), bon cuisinier, chagrin d'avoir perdu sa femme qui l'a abandonné pour suivre un religieux.

    Plus il a de chagrin, plus il mange.

    Ulenspiegel vit d'expédients, fauchant saucisses et bonnes femmes consentantes, Goedzak se maintenant en état de chasteté afin de retrouver sa femme infidèle disparue. Mais ils risquent tous deux leur vie, servant d'agents de liaison entre les différents acteurs de cette révolte, où il faut distinguer les nobles, pas toujours sûrs, et les gens du peuple ou de la bourgeoisie, comportant aussi leurs traîtres.

    Ulenspiegel possède une fiancée qui l'attend, telle celle de Peer Gynt, jusqu'à ce qu'il revienne de ses aventures, triomphant ou menacé. Je crois bien qu'il est exécuté, mais qu'il se redresse avec sa fiancée dans les bras, proclamant son immortalité dans les âmes et les cœurs belges. Peu importe. La vérité historique est cernée de fort près, l'indignation serre le cœur du lecteur à la vue de toutes ces injustices inévitables : tous les mauvais pressentiments se vérifient, les

    religieux de ce temps-là ne sont que des bourreaux plus hypocrites que les autres. Comment ne pas se sentir plein de pitié pour ces femmes que l'on torture pour les avoir vues parler à leurs vaches, ce qui leur vaut d'être accusées de sorcellerie, parlant à des animaux ? Comment ne pas s'exalter à la lutte de ces consommateurs de foire, qui se battent à l'intérieur d'une auberge pullulant de traîtres ? Je pensais au Chevalier des Touches de Barbier d'Aurevilly... Toutes ces luttes se ressemblent.

    Et cette littérature de soulèvement populaire comprend ses morceaux de bravoure, que l'on retrouve évidemment. Il n'est pas jusqu'au langage de la Renaissance, avec sa truculence convenue, qui ne finisse par lasser quelque peu. L'intérêt universel pour Till Ulenspiegel, bouffon mystique et de tous temps, tenant de Scapin et de Figaro (pour anticiper), le cède à l'intérêt historique, d'aucuns diront anecdotique et réducteur. Ou amplificateur, selon qu'il est considéré du côté belge ou du côté mondial. Toutes les luttes pour la liberté se ressemblent, assurément...

    Notons toutefois que cette langue française du XVIe siècle est censée recouvrir un original flamand, dont certaines expressions sont habilement introduites par l'auteur, qui nous familiarise ainsi avec le baes et la baesine, "le patron et la patronne", ou le bruinbeer, qui est de la bière brune. Mais de l'avis des meilleurs flamingants, la traduction en flamand qui fut tentée n'est pas terrible, et possède beaucoup moins de verdeur que le français

  • Qui se souvient de Michel Dard ?

     

    Avril 1974

     

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    1833. Une ombre qui se répète, il n'en faut pas plus pour que nous nous sentions responsable.

    Michel DARD Juan Maldonne

    1è Partie L'express Berlin-Bucarest

    ch. IV A la Recherche de Cynthia

     

    1834. Les pires embûches sont la morale et l'orgueil.

    id. ibid.

     

    1835. Du soleil au plus humble caillou, il n'y a pas dans le monde un seul objet, il n'y a que des événements. - Vous ne comprenez pas ? Ça ne fait rien.

    id. ibid.

    2è partie ch. I Rencontres chez Maxime Bradès

    X – Le Baladin – Il n'y a pas dans le monde un seul objet, il n'y a que des événements.

     

    1836. Si les Byzantins et les anciens Ottomans étaient ses vrais compagnons, ce n'était pas qu'elle ignorât leur cruauté et leurs vices, mais que le temps rendait inoffensifs ces gens-là, et que, dans les brumes de l'histoire, elle pouvait vivre avec eux comme avec les âmes mélancoliques d'un Tchékhov.

    id. ibid. 3è Partie Présages – I – Le Rapt - Où Maldonne se lie avec le Haschichin – Une Education sentimentale

     

    1837. Les fous les plus dangereux ne sont pas dans les asiles psychiatriques.

    Anonyme

    relevé dans l'Applaudilettres (lettres de lecteurs) du n° 36 d'avril 1974 d'Eurêka sous la rubrique “Markus Leicht”

     

    1838. Le paradoxe est l'arme la plus efficace, l'essentiel étant d'ébranler la confiance. Le paradoxe ne peut présenter qu'une partie des choses, la cachée, ce qui est heureux, sinon, perdant     sa force séditieuse, il s'établirait vérité. Toutefois, par précaution, on ne manquera pas de détruire ce morceau après l'autre, sans laisser au monstre le temps de reconstituer ses morceaux.

    Michel DARD

    Juan Maldonne – 3è partie - Présages - V – Un salon de thé

     

    1839. M. Maldonne semblait ignorer que le langage de la croyance survit longtemps à la foi ; quand l'être qu'on aime vient de mourir, qui ne garde l'espoir de le retrouver ,

    id. ibid. VI – Disparition de Jacobée

     

    1840. Chaque être est à tout le moins pouvoir d'être. Ceux qui ne rendent pas témoignage à ce pouvoir, c'est qu'ils n'ont pas la moindre idée de la vie intérieure. Tout leur est bon pour se démettre, métier, famille, religion ; pour se désapproprier de leur personne, classe, parti, nation, société ; pour justifier leur impuissance, hérédité, milieu, lois économiques, inconscient, toutes les doctrines dont les ismes suggèrent une mécanique implacable... On leur a volé leur âme paraît-il... Faibles âmes ! Que n'ont-ils pas inventé depuis le péché originel, ces éternels m'a-fait-tort! Et pourtant ! Rien qu'une petite heure de vie intérieure, une petite heure ici ou là, c'est l'expérience d'une conscience. Rien qu'une petite heure pour retrouver notre je ! Un je qui se retrouve dépasse déjà l'événement.

    id. ibid. VII –“Suis-je coupable ?” - Le procureur et Ali Farouk rentrent en scène - “Il va peut-être se présenter une occasion.”

     

    1841. L'amour du couple veut un miroir, voilà tout. Qu'est-ce qui inspire le désir d'un enfant ? Nierez-vous que ce désir n'a aucune relation avec la vie même de l'enfant, puisque vous n'en savez rien à l'avance ? Que la catastrophe possible est sans commune mesure avec le bienfait de faire naître qui est votre invention ? Que vous jouez à la roulette pour votre plaisir de jouer ? Donc, que vous êtes pires que les animaux qui, eux du moins, obéissent aveuglément à l'instinct ? - Mais nous savons, nous, que la vie est sacrée. - N'avez-vous pas honte ! Quel cliché ! C'est une justification après coup ; une flatterie effrontée pour notre propre existence ; une précaution contre le suicide et le meurtre ! Qu'est-ce que la vie a de sacré, je vous le demande ? Taisez-vous, vous vous préparez aux grands mots ! Si la vie était sacrée, que diriez-vous d'un Dieu qui s'est fait le    meurtrier absolu ?

    Michel DARD

    Juan Maldonne – 3è partie – Présages – ch. IX – Visite à Nizam –

    Une explication décisive

     

    1842. Selon la parole : Tu estimeras l'arbre à son fruit, nous sommes les juges de notre Créateur tout autant qu'iil est le nôtre ; à la fin des temps, quand retentira la trompette, quand le Livre sera présenté, l'humanité se lèvera de son sépulcre et s'érigera en ministère public.

    id. ibid. ch. X – Le lendemain

     

    1843. Je crois qu'il n'y a de malade véritablement incurable que les gens normaux. id. ibid. ch. XI – Quel sens a la démarche de Youssef ?

  • De l'enfer

    Fin des lieux communs

    La toque violette P.JPG

     

    Place au Psittacisme

     

    Le plus grand supplice de l'Enfer, c'est le sentiment d'abandon par Dieu, la déréliction. Même les anges se détournent de ce lieu : comme sur terre, les gens se détournent des malheureux. Les âmes damnées au sens propre sont rongées de remords, alors que la voie du Seigneur était sinon aisée à suivre, du moins soigneusement balisée. Il s'agit de ceux qui ont fait exprès de se détourner de la voie de Dieu. Dans une illustration de mon enfance, personne ne put m'expliquer la présence parmi le troupeau des damnés d'un prêtre aux traits parfaitement individualisés, retourné vers Dieu et lui montrant le poing : c'était Renan, lequel avait volontairement renoncé à la prêtrise.

    Mais s'il n'y a que les volontaires, nul doute que l'enfer ne soit vide ; c'est là aussi une possibilité, du moins lorsqu'on n'est pas un démon. Comment en effet croire que 2+2=5, ou bien croire que 2=2=4, sans croire à l'universalité de l'arithmétique ? ...Qui pourrait croire en une "division par zéro" ?... L'Enfer n'est donc pas le néant. Mais le rien.

    Évitez d'aller en enfer. Portez tous les scapulaires du Carmel.

    Jésus a parlé de l'Enfer 15 fois ? Or nous savons que le mot "enfer" est employé par les anciens traducteurs pour le Shéol, séjour des âmes, et la Géhenne, lieu du supplice des méchants, chez les Juifs, et l'Hadès des Grecs. Un retour aux textes originaux est indispensable. Les "apparitions d'âmes damnées", les exorcismes, prouvent l'existence des démons - assurément : il existe des forces négatives, comme les trous noirs. D'où nous vient cette fascination pour des supplices qui dureront des milliards d'années ? J'ai du personnellement m'arracher à cette vidéo à musique envoûtante.

    Il est effrayant que des procédés d'envoûtements, comme un simple rythme musical, permet de nous persuader, du moins de faire vaciller notre raison, même si nous pourrions démonter ces procédés. Tant le reptilien est proche. Il est effrayant que des vidéos stupides nous inculquent un mouvement de terreur où nous aimerions nous plonger. Nous en venons à nos demander s'il ne s'agit pas là, par nos sens, d'un itinéraire d'initiation, ma foi ! aussi valable que celui du raisonnement logique. Or, "le sommeil de la raison engendre des monstres" (Goya). Des textes également se montrent extrêmement suggestifs et convaincants. Exemple : si l'enfer n'existe pas, pourquoi donc le Christ serait-il mort pour nous sauver ? N'est-ce pas à la suite de cette mort que l'enfer est vide ?

    ...Mais alors, nous n'aurions plus rien à craindre ? Craignons la faiblesse de notre raison et de nos nerfs. Craignons de tuer Polanski pour Rosemary's Baby, et, ne pouvant le faire, de nous rabattre sur sa femme enceinte de huit mois. Car l'esprit est faible, et renferme l'enfer.

  • Le premier poète

    Quand on vient à bout de tout ça (c'est ce Marthe Robert appelle "le contrat de lecture")ou si vous préférez, si l'on a adopté ce parti pris d'écriture, on découvre, comme il est dit dans les "prières d'insérer", mais nous ne ferons jamais ça ici, une "personnalité attachante", c'est-à-dire à mon sens râleuse, rebelle, dégoûtée de tout sauf de son nombril et s'en désolant, bref la personnalité d'un enfant du siècle, perdu dans les détritus du monde et de la vie, qui lit avidement tous les journaux intimes finissant dans les gras de poubelles, tous les ouvrages jetés par d'infidèles lecteurs, référence en passant à Bohumir Hrabal si j'ai bonne mémoire.

    Sur la tombe.JPG

    Alors cette fois l'on comprend mieux, cet immense tas d'ordures est métaphorique, c'est le paysage que nous montrent la presse mal faite, la politique-fumier, le mal de vivre, le sens des entrailles et des objets. On ne vit pas dans un tas d'ordures sans avoir l'odorat particulièrement développé, comme un rat, ainsi que la vue, l'ouïe, le toucher. Le héros aime voir, toucher, regarder, recueillir une vieille qui meurt sans pouvoir l'honorer d'une dernière bandaison (il faut s'accrocher, profitez-en avant le grand déferlement de la censure toujours proche). Tout cela est déjà vu, mais sympathique, sympathique, mais déjà vu. Ces idées de décadence et de décomposition ne sont pas nouvelles, bien sûr elles reprennent du poil de la bête en cette glorieuse année où nous fêtons à la fois la libération d'Auschwitz, le bombardement de Dresde et de Hambourg, Hiroshima et Nagasaki, bon anniversaire à tous – mais quoi, "l'histoire est un boulet sanglant au pied de l'humanité" comme disait Hugo, ça a toujours été comme ça et nous lutterons toujours pour que ça s'arrête, revenons aux faits : la littérature.

    Lionel Bourg exprime des idées fortes, valables à hurler, horriblement banales, qu'il faut toujours gueuler, dans une langue sensuelle, avec un plaisir de manier les mots et les objets les plus dégueulasses pour en faire des trésors, et cela est déjà plus personnel. Il emprunte un style déjà vu aussi, fait de volutes, à la mode, mode dépassée d'ailleurs, mais peut-être ne peut-il pas faire autrement, sûrement même, car sa sincérité ne fait aucun doute, il n'est pas mieux d'écrire dans un style tellement dépouillé qu'il équivaut à l'absence de style bonjour Annie Ernaut encore une amie que je me fais.

    Mais il touche, il excelle dans ses évocations d'enfance, dans ses plages de repos, dans son lyrisme, ou très pur, ou très sale, il excelle partout, s'il ne savait pas tant qu'il excelle. Maintenant, si j'avais écrit ça, dans le style luxuriant, je serais fier de moi. Est-ce une œuvre de jeunesse ? Pas même sûr. Il y a toujours eu deux écoles en France et même en littérature. Fréquemment, un homme rassemble les deux en lui seul : le luxuriant Garcia Marquez de Cent Ans de solitude et le sec et dense Garcia Marquez de Chronique d'une mort annoncée. C'est le même homme. Peut-être que Lionel Bourg est capable aussi d'épurer son style, mais alors on l'accuserait de varier à tous vents, car en France on n'aime que ce qui va toujours dans la même direction. Et puis il aurait l'impression de se renier. Un livre donc à la fois passionnant et horripilant, parce que j'aurais voulu le faire à ma manière, le sujet m'a été chipé si je puis dire, et je suis un gros vilain jaloux.

    Cela dit, il vaut le coup de se le procurer. Je vous lis un extrait, puis vous le commanderez : OK ? p. 47 (avec moi, c'est toujours la page 47) : "C'est une petite crique. Les blocs " déchiquetés tracent un cercle qu'ouvre l'océan. Là, une mince plage de galets et, derrière une "nouvelle barrière de schiste, le rivage sans fin d'un sable gris que personne ne paraît avoir foulé. "Aucune marque. Aucune empreinte. Tu comprends être le premier à imprimer ses pas sur cette "litière cendreuse rendue malléable par la pluie." Références, FIN