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Le Singe Vert - Page 20

  • La fin du "Marin de Gibraltar"

    "Elle se pencha vers moi comme si c'était là une question capitale.

    - Toujours, dis-je. Parle encore."

    En effet, c'est la femme qui "fait texte". L'auteur a besoin de ce porte-parole transparent, de cet interlocuteur tranparent. C'est la néantification du dialogue, expression volontairement vide d'un monologue intérieur. Aussi l'homme torture-t-il toujours sa belle Américaine pour exiger d'elle qu'elle parle, qu'elle parle, qu'elle parle

     

    Et rien n'a d'importance, surtout pas les confidences de la créature esseulée sur son yacht, ce qui réduit à néant sa souffrance et sa quête. En fait, elle recherche ce marin, elle parle, elle s'ennuie, pour s'occuper, parce qu'il faut bien trouver un non sens à son sens. L'homme est un personnage qui revendique sa passivité.

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    "Il faisait toujours aussi beau. Lorsque je sortis sur le pont, nous entrions dans le canal de Piombino. Je pris un guide d'Italie qui traînait sur une table du bar."

    Ce n'est que par la parole, par le livre, que l'on parvient à un reflet de réalité, qui est précisément toute la réalité. Sur son bateau, l'homme, la femme et l'équipage se sont coupés de toute possibilité d'action sur ce monde en marge duquel ils restent, n'en voyant que les côtes, et à la recherche d'un fantôme qui plus est - qui moins est.

    "Elle n'est pas très bonne.

    Elle fit une grimace en essayant de sourire.

    - ll ne faut pas la laisser, dis-je, à cause du garçon."

    C'est l'étape à Tanger, port de transit, zone franche dans les premières années après la guerre, qu'a lieu le saut décisif de l'histoire : au lieu de rester confinée dans les ports de la Méditerranée Occidentale, nos anti-héros chassent le marin de Gibraltar dans les terres africaines et le yacht va s'engager sur les eaux de l'Atlantique. C'est bien alors qu'on s'aperçoit que cette quête de fantôme est un atroce prétexte de maintes existences absurdes.

    Mais rassurons-nous : tout le monde il est riche, tout le monde il boit. De façon superficielle, le bonheur est assuré. Mais qu'est-ce qu'on s'emmerde, lecteur compris. La vie n'est qu'une vaste soûlographie, et tout texte n'est qu'un prétexte. Ce qui donne, en pleine Afrique noire :

    "- Il n'y avait personne pour en juger, dit le barman en bâillant, alors...

    - Vous êtes sûr qu'il n'y avait personne ? demanda Epaminondas intéressé.

    - Il devait au moins y avoir des animaux, dit Anna."

    ..Puisqu'on vous dit qu'Epaminondas est intéressé ! C'est lui qui entraîne l'Américaine Anna toujours plus loin à la recherche de son marin qui lui tient lieu de but de vie.

    Moi je vous le dis, en vérité, tout ce que je pourrais ajouter à ce non texte me semble aussi bien pouvoir s'appliquer à un cours de terminales sur l'absurde, et me semble même avoir été écrit pour cela. Et Dieu sait que je n'aime pas taper sur Marguerite Duras. Quittons-là sur Laurent, autre matelot peut-être, est-ce qu'on se souvient de ces choses-là... :

    "Mais Laurent avait expliqué aux gens - comme il avait pu - que les incendies provoquaient parfois, sur certains sujets, de ces réactions inattendues.

    "On réfléchit toute une soirée pour savoir si on devait repartir en paquebot, comme tout le monde, ou racheter un autre bateau. On décida, afin de ne pas se séparer, et pour s'occuper un peu, de racheter un autre bateau."

    Chers lecteurs, vous voilà prévenus : le "Gibraltar" brûle à la fin. Mais il n'y a pas de victimes. Il n'y a rien de tragique dans ce roman. C'est bien cela le tragique. Mais ça se lit, comme un whisky à déglutir. Les amateurs de Duras pourront se documenter sur leur idole. Ceux qui ne la connaissent pas feront bien tout de même de s'adresser à un volume de meilleur cru.

    Je vous quitte, Carson.

  • Nymphes et guimauve

     

     

    Dans les dernières lignes du Temple de Gnide, Montesquieu parle avec humour d'un livre de 12 pages ou depuis trente années il travaillerait à résumer « tout ce que nous savons sur la métaphysique, la politique et la morale, et tout ce que de grands auteurs ont oublié dans les volumes qu'ils ont donnés sur ces sciences-là ». Voilà bien de l'ouvrage, s'il s'agit de compresser en un tel compendium toute la connaissance du monde. Mais on voit bien que l'on peine au contraire à trouver douze pages consistantes à publier dans tout le fatras que des générations de ravasseurs nous ont jeté à la tête jusqu'à nous étoourdir. Il est fort à parier que cet ouvrage n'annonce le Presque tout sur presque rien des sieurs d'Ormesson... et Hugues Aufret.

    Pour en demeurer aux siècles passés, il y a fort à penser qu'un tel ouvrage serait proche du fameux oracle de la bouteille, dont le livre était vide, ou de celui de l'ultime sagesse, dans le Candide : « Je m'en étais bien douté » grommela Martin le philosophe. Ainsi donc, face à nos incapacités pour le coup bien métaphysiques, ne nous reste-t-il plus, entre autres, qu'à nous délecter de petites folies bien propres à réjouir les jeunes gens : Le temple de Gnide en est une, puisqu'il s'agit de Cnide, où l'on adorait la déesse Vénus ou Aphrodite, propice aux amours. Ou terrible. Nous nous attendons à des fadaises bien guimauvées, telles celles de L'Astrée ; ainsi cheminent à l'aveuglette les savants, au milieu des fumées lumineuses de l'analogie, des rapports de telle œuvre à telle autre, qui sont leurs seuls guides...

    Le cœur et ses fadaises, hélas, sont universels, et nous commenceront par un épithalame en latin, de l'empereur Gallien, célèbre à Bordeaux pour son Palais, qui n'est qu'un amphithéâtre : « Non, vos murmures de colombe, le lierre de vos bras, le coquillage de vos lèvres, ne l'emporteront point. » C'est du dernier galant, surtout le jour des noces, à moins que ce ne soit pour succomber davantage, car ceux ou celles qui résistent n'en tombent que davantage dans les filets de l'amour. « Vénus », commence Montesquieu, qui feint de traduire un poème grec, « préfère le séjour de Gnide à celui de Paphos et d'Amathonte » - nous connaissions le Paphos chypriote, voyons Amathonte : ce dernier temple était aussi à Chypre. « Elle ne descend pas de l'Olympe sans venir chez les Gnidiens » - prononcer je vous prie Ghnidiens, car le nom vient de Cnide, en Carie, contrée d'Asie Mineure. « Elle a tellement habitué ce peuple heureux à sa vue, qu'il ne sent plus cette horreur sacrée qu'inspire la présence des dieux. » Fadaises fénelono-télémakhiennes, et non « telle est ma chienne ».

    Il sera difficile de tenir sur ce ton compassé, fleurant bon son passé, sur tout le cours de cet ouvrage. Mais en le feuilletant, de crainte qu'il ne fût en vers, nous avons constaté qu'il ne tenait pas plus de douze pages, d'où l'on peut inférer qu'il n'est pas besoin de peiner trente années sur ce fameux livre devant contenir toute la science métaphysique, et autre : il se tient là, entre nos mains, ce fameux volume , et s'appelle Le temple de Cnide. Mais plus personne n'écrit de cette manière. « Quelquefois elle se couvre d'un nuage, et on la reconnoit à l'odeur divine qui sort de ses cheveux parfumés d'ambroisie », ce mets parfumé qui rend les dieux immortels. La Grande RoueBloghautetfort.JPG

    Conventions. Second degré de Charles-Louis de Secondat. L'heureux homme ne fut jamais maudit. Jamais il n'eut besoin de regratter sa plaie pour mieux l'exploiter. Il passa une vie sereine, occupée de travaux et de saints loisirs. Il vécut bien avant nous et mourut aveugle, en un temps où rien ne semblait annoncer l'apothéose sanglante des révolutions. « La ville est au milieu d'une contrée sur laquelle les dieux ont versé leurs bienfaits à pleines mains : on y jouit d'un printemps éternel. » Arcadie, Campanie, Bétique de Fénelon : les garants ne manquent pas, notre savant poursuit sa route en sécurité : « la terre, heureusement fertile » entendez en céréales et non en ronces, « y prévient tous les souhaits ; les troupeaux y paissent sans nombre », mais il n'y paîtrons plus lorsqu'ils seront mangés ; « les vents semblent n'y régner que pour répandre partout l'esprit des fleurs » qui est, n'en doutons pas, leurs parfums, en attendant celui des Lois.

    Peut-être sentons-nous en nous entre autres monter les vapeurs du sarcasme, mais contenons-nous : Montesquieu sait ce qu'il fait, et nous ignorons ce que fut son dessein, ni quels poétaillons il fustigea dans son Temple... «les oiseaux y chantent sans cesse ; vous diriez que les bois sont harmonieux », nul besoin de violons dans les bosquets, savamment répartis pour égayer les tympans de qualité. Pour ne rien oublier, « les ruisseaux murmurent dans les plaines ; une chaleur douce fait tout éclore ; l'air ne s'y respire qu'avec la volupté » - tiens, nos beaux clichés accouchent d'un terme qui fait dresser, dans un premier temps, l'oreille : il s'est agi de dresser un décor aussi convenu que les canapés des étalages porno.

    Mais ici, nous compterons moins les coups tirés que les effeuillements de pétales : et l'on n'était pas plus frustré qu'à présent ; les cœurs assurément jouissaient davantage, et l'on ne se pressait point de « conclure ». Avançons : un tel paysage ne peut que préluder aux couples d'amoureux. « Auprès de la ville est le temple de Vénus ; Vulcain lui-même en a bâti les fondements » - car il était juste que le plus laid des dieux s'amourachât de la plus splendide déesse : « il travailla pour son infidèle, quand il voulut lui faire oublier le cruel affront qu'il lui fit devant les dieux » : innocents lecteurs, voulez-vous me flatter ? Souffrez que je lâche la bride à mon démon pédagogique : Vénus et Vulcain se trouvèrent unis par les liens du mariage. Mais la femme se consola de la laideur boiteuse de son forgeron de mari ; elle séduisit le dieu Mars, plus beau, plus vigoureux, plus guerrier. Lorsqu'ils furent bien l'un dans l'autre, voluptueusement engourdis dans cette délicieuse position, Vulcain jeta sur le couple un grand filet de mailles de fer, qui les ligota sans qu'ils pussent faire le moindre mouvement, et les exposa au regard de tout l'Olympe qu'il avait convoqué au spectacle.

    Ledit Olympe s'esclaffa bruyamment, multipliant les plaisanteries fines que l'on imagine. Et les deux coupables une fois libérés s'en furent, digérant difficilement leur honte et leur rage. Vénus commanda un temple à son époux cocu, ne maîtrisant pas moins l'architecture que la ferronnerie. Prévoyons un couplet sur la splendeur de cet édifice : «Il me serait impossible de donner une idée des charmes de ce palais », nommmmmmmmus n'en doutons pas ; « il n'y a que les Grâces qui puissent décrire les choses qu'elles ont faites. » Elles faisaient donc autre chose que de se mirer dans les glaces... 

  • Circonvolutions

    Conclusion, sans rapport avec ce qui précède.

    Il faut écrire par but précis.

    IL FAUT FUIR LE STYLE DES QU'IL SE MANIFESTE

    cette photo est de Vincent Pérez

    Le grand écart en l'air BLOG DGA.JPG

    Fuir, dès qu'il se manifeste, le style.

     

    FUIR LE STYLE DES QU'IL S'APPROCHE.

    Et non pas : "...FUIR, DES QU'IL S'APPROCHE, LE STYLE."

    Mes lecteurs - rectifieront d'eux-mêmes.

    Le livre d'Henry-François REY "Les Pianos mécaniques" m'aura du moins appris comment ne pas écrire. Opposer, de Rabelais :

    "Or cy trouverent des mots gelés ensemble, et syllabes aincy agglutinées, comme hin, hin, brededin, brededac, bou, bou, bou, trac, trac..."

    De moi in "Monségur [sic] 47"

    "Ça ne devrait pas s'appeler "cimetière" ; ça sonne trop clair, comme un clairon ; il faudrait plutôt le bruit de la terre qui glisse - fss... fss... - quelque chose comme "fossouère"..."

    ...Toujours d'Henry-François Rey :

    "Il but son café à petits coups

    " son whisky d'un grand trait" - prière : my friend,

    Débarrasse-toi de tous ces verres "qu'on tourne entre ses doigts", de tous ces cafés et cigarettes - quand je compose je me les touche, je me court-circuite. Pas de déperdition.

    "C'est là que, tout seul dans le vent, je récite "Hamlet"... Un très bon exercice. Notez bien que je tiens Shakespeare pour un idiot et "Hamlet" pour une pièce infantile. Mais cet infantilisme est comme une purge ; tout de suite après son ingestion, la rigueur vous paraît plus rigoureuse. Nous arrivons."

    Ca fait bien, de prendre Shakespeare pour un idiot. "Vous êtes un vieux croûton : aimer Shakespeare !

    - Ah mais non ! je le "tiens pour" un idiot.

    - Vous êtes un ignare : mépriser (to despite) Shakespeare !

    - Ah, mais non. Je maintiens que son infantilisme purge : d'une certaine façon donc, paradoxale, je rejoins votre admiration. Je l'estime, mais pas comme tout le monde."

    (Enfant = con = génie = con = pureté = nature, tou sles clichés sont au rendez-vous, l'idiot est le plus sage de tous, etc... - êtes-vous allé déjà faire un tour dans la tête de l'idiot du village ?)

    Quant à la "rigueur" qui devient "plus rigoureuse", c'est ce qui s'appelle le comparatif interne : la vie devient plus vivante, la profondeur devient plus profonde... t'en chies des pages...

    Mon cul devient plus enculé.

    Le fin du fin, après les points de suspension - le "coup de menton" - "nous arrivons".

    Brisons là.

    Gardons nos profondeurs.

    Cela s'appelle "poser un jalon".

    Vient ensuite le croquis du village vu de haut : "Vous avez vu un village sous la pluie - décrivez - au soleil - un couple qui baise - décrivez - " poursuivre sur ce ton - secouer le livre comme un vieux sac de patates poussiéreuses qu'il est, cependant, dès deux cents pages avant la fin, une irrésistible, une incoercible envie de poursuivre.

    X

    Se peut-il qu'un si grand cerveau - le mien - reste en friche.

  • Tout commence avec Dalida

    Signora Iolanda Cristina GIGLIOTTI, dites-moi – cinquante ans – visage marqué magique – la fin toute proche – accent macaroni moqué - « Arrêtez. Mes projets sont abondants. Je ne baisse pas la tête. Posez d'autres questions. - Quels sont vos rapports avec les plantes ? les fleurs, les arbres ? » (tout laisser ainsi en plan, à la disposition fébrile des survivants) – J'ai beaucoup de projets. Ma forme est excellente. Voyez mon fils, il le confirmera. Il s'appelle le Cordouan, comme le phare. » Voyons ce fils ! Il habite une sorte de ruine, genre « loft aménagé », peut-être un ancien phare mais de terre ferme, et je lui brûle la politesse, montant le premier. Il me suit. C'est un jeu. L'escalier en colimaçon monte de meurtrière en meurtrière, de plus en plus large, où passer la tête. J'ai devancé le Cordouan, peut-être m'a-t-il dit « Après vous », mais il me poursuit, tente de m'atteindre à coups de grands mollards qui ne m'atteignent pas mais retombent en grands parachutes à claires-voies : « Tu ne peux même pas atteindre les pigeons qui nous séparent ! » C'est entre lui et moi, le longs des murailles blanches, un mouvement continu de gros oiseaux à donner le tournis. Les crachats chutent comme autant de méduses qui se déchirent. Je suis arrivé avant le fils chéri, dans un petite pièce au sommet très bien aménagée, donnant de partout sur les terres et la mer qu'on aperçoit dans le lointain. Il arrive à son tour essoufflé, bien que ce soit sa propre demeure. À gauche part un couloir obscur en impasse. « À quoi cela sert-il ? - À rien me répond-il. Nous ne faisons pas l'amour. Mais dans ce cercle étroit loin de la terre et de l'Océan nous accomplissons une succession de frôlements précis et de caresses, inventant à mesure un rite éphémère. Nul n'en saura jamais rien. Nous promettons de nous écrire, pressentant que jamais plus nous ne serons ensemble. Ne serait-ce qu'à son air désabusé.

    C'est un grand jeune homme blond pâle, adresse : « Sous le château d'eau ». Le courrier se dépose en bas, dans une archère aménagée. Alors seulement j'ai repris le car dans la direction opposée, de Vaux-sur-Seine à Conflans. La côte monte. Le conducteur n'est pas sûr de lui, finira bien par trouver des panneaux indicateurs. Pour l'instant, face à face dans le car, eux Tahitiens parlent d'un match. Leurs mentons sont très pointus, comme certains masques tropicaux. À l'arrêt voulu, Ferret et moi sommes descendus, avons couru vers une entrée dans le roc, se rétrécissant à mesure que s'enfonce vers le haut un escalier en spirale… Il recule, je recule devant lui, à cul-touche nez.

    Sommes-nous bêtes d'avoir voulu nous coincer à l'intérieur de cette aiguille rocheuse. Ferret a disparu, le temps que je m'extirpe. Comment ai-je pu rejoindre l'hôtel, il me semble qu'un taxi m'a recueilli, à 20h 20 je suis arrivé chez moi en retard, et par ma foi, mon épouse Arielle me fait une telle gueule que je n'ai plus qu'à dormir à l'hôtel. Roulons. De nuit cette fois, et à vélo. Un moteur est installé dans mes pattes, involontairement je pousse sur les pédales, une accumulation de toxines peut tuer. Mais je franchis victorieusement un aiguillage en creux sur l'asphalte : ô tramways meurtriers… Place de la Bourse passe une longue ligne, part un embranchement vers l'intérieur des terres, loin de la Garonne…

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    C'est une abondante blonde qui sort d'un angle, droit sur moi, et m'assaille en selle tous seins et toute affection dehors : chouette s'exclame-t-elle, je ne me trouvais pas de cavalier de danse, les autres ne se moqueront plus de moi. Parfait. Ne me reste plus qu'à rentrer chez moi, pour me débarrasser de mon vélo, et revenir à pied, tout propre et tout paré. Tout le monde, n'est-ce pas, en eût fait de même, et je ne sais rien de plus raisonnable. Et voyez comme vont les choses, ma blonde est retrouvée, elle s'est accoudée à un bar, à l'abri, en compagnie d'autres folasses, et me reconnaît. Nouvel assaut, cette fois philosophique : la merveilleuse entente entre deux êtres s'exprime bien davantage quand le sexe n'y tient pas de place. « Visitons plutôt le musée », me dit-elle.

    En effet, cet infâme bouge en plein désert nocturne offre en arrière-salle l'avantage d'un musée picturo-sculpturel. Nous en ressortons gavés d'impressionnants chefs-d'œuvres, et je m'aperçois que mon écharpe, mon Dieu, ma belle écharpe à fleurs, est tombée sans doute au pied d'un tableau de maître. Attends-moi je reviens. Le gardien doit rouvrir la salle, et bougonne comme un chien, comme s'il n'était pas un simple domestique. Écharpe retrouvée ou non, et porte refermée derrière moi, il est impossible de retrouver la moindre blonde aux seins amoureux, ni même une de ses compagnes. C'est rageant de rater l'occasion. Mais un petit carnet traîne sur le zinc : les demoiselles ont laissé quelque chose : tous leurs numéros de téléphone, toutes leurs baises et leurs dentistes ! C'est une petite brune qui rentre, furibarde, pressée, m'arrache le carnet des mains et repart en trombe : adieu, liste d'adresses, où je ne figure pas ! « Permettez ? » - au dernier instant je rattrape ma maigre brune, inscris mon nom d'un stylo rapide, illisible, griffonné au bas de page, surpeuplée, la page ; la brune trépigne, je me rature, m'embrouille,patron ! patron ! est-ce que vous pouvez me lire ? Il s'en fout, « moi j'essuie les verres... », et me revoilà seul, à pied, la braguette pleine de rêves.

  • "Le déclin français", dit Zemmour

    "Paris incarne cette France des métropoles globalisées, polarisées entre classes supérieures et immigrés, que le reste de la France (classes moyennes et populaires dans le périurbain et les petites villes qui souffrent des délocalisations industrielles et des suppressions de services publics, postes, tribunaux, casernes, hôpitaux, au nom des économies budgétaires) regarde avec un mélange d'envie, de ressentiment, de tristesse, de sentiment d'abandon et d'incompréhension. Les colères de la "manif pour tous" contre le mariage homosexuel, ou la fureur des "bonnets rouges" bretons contre l'écotaxe ont en 2013 exprimé la fureur de la France des parias contre la ville-monde Paris et ses petites soeurs globalisées. Auparavant, il y avait Paris et le désert français. Désormais, ce sera de plus en plus Paris et la désespérance française.

     

    11 décembre 2011

    Fenêtre des chiottes à bord P.JPGUn destin de Mezzogiorno

    "Ce fut l'autre évènement de l'année 2011." Zemmour s'emballe quelque peu. T'as pas 1s'emballe ? Les manifs ont eu lieu à Paris que je sache, et il n'y avait pas que des provinciaux dans les manifestations. Mais le programme de certaine énarques vise bien à transformer la France en désert de chômeurs, tandis que les autres devront bosser 22h par jour. N'oublions pas qu'il n'y aura plus en France que trois maternités : Paris, Lyon et Strasbourg. Poursuivons : "L'autre entrée dans le XXIe siècle. Moins spectaculaire, moins décisive. Les Chinois négociaient depuis quinze ans. Cette entrée dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC), entérinée par les accords de Doha (Qatar) de novembre 2001, était le couronnement de la politique libérale d'ouverture sur le monde, inaugurée à la fin des années 70. Cette intronisation solennelle dans la "Communauté internationale" était pour l'ancien empire du Milieu une révolution économique et politique, voire philosophique; Il ne tarderait pas à se transformer en "atelier du monde" et à s'assoir sur un tas d'or." Les dirigeants, M. Zemmour, puisse Bouddha me préserve des salaires et de la pollution supportée par les Chinois de base.

    "Les dirigeants des autres pays étaient aussi empressés de conclure, même les Américains ou les Français, pourtant de forte tradition protectionniste. La foi dans les bienfaits du libre-échange était alors irrésistible ; c'était alors une autre version de "la fin de l'histoire" chère à l'Américain Fukuyama, la paix, la démocratie et la liberté des échanges. Les élites occidentales imaginaient l'entrée de la Chine dans l'OMC comme un phénomène de dégel qui conduirait, par des progrès convergents du marché, du droit et de la démocratie, vers un rapprochement lent et inexorable avec leur modèle économique et politique.

    "Arrière-pensée non avouée, mais confiée à mi-voix avec un air entendu et non dénué d'une pointe d'arrogance, les élites françaises - et occidentales - étaient alors convaincues que la Chine se contenterait de profiter de son "avantage comparatif" dans l'industrie bas de gamme. "A eux les chaussettes et les tee-shirts ; à nous les Airbus et les TGV !"

    "Il ne fallut que quelques années pour que cette prophétie ne fût démentie. La France sacrifia les ultimes reliquats de ses industries de main-d'oeuvre, sans pour autant préserver ses trésors de haute technologie." Nous voudrions bien croire Zemmlur sur parole, n'était ce ton persifleur qui tend à nous faire soupçonner une compilation de tout ce qui va mal, un empilement destiné à nous démontrer que la France est peuplée de décideurs nuls. Il est cependant exact que des marchés sont à présent menacés en France par la concurrence chinoise, sans aucun progrès de la démocratie dans ce pays, car il est bien plus avantageux de faire fabriquer tout cela par un prolétariat proche de l'esclavage...

    "Ce fut perdant-perdant. Les mêmes théoriciens libéraux assuraient, sûrs de leurs théorêmes ricardiens et de leurs équations mathématiques, que la faible valeur de la monnaie chinoise ( le yuan avait été dévalué en 1994) correspondait à un moment donné de l'économie chinoise, avec ses salaires misérables et sa faible productivité ; l'accumulation des excédents commerciaux de la balance des paiements provoquerait très vite, selon eux, un ajustement à la hausse de la monnaie chinoise, qui équilibrerait les échanges entre la Chine et le reste du monde. Ainsi, le Japon, ogre des années 80, avait-il dû revoir ses prétentions à partir des années 1990, à cause d'une réévaluation du yen, l'endaka, qui réduisit les formidables excédents commerciaux que ce pays accumulait alors.

    "Ce "rééquilibrage" n'eut jamais lieu en Chine." Comme je ne sais pas si ces "excédents commerciaux" sont en marchandise ou en monnaie, je ne peux rien comprendre. Toujours est-il que l'ouvrage d'Eric Zemmour me semble difficile à évacuer d'un revers de main, encore moins à se faire condamner sans même avoir été lu ni même ouvert. Le suicide français n'est peut-être qu'un fantasme, toute période est un déclin et une renaissance depuis l'aube des siècles, et ce qu'il faut éviter, c'est de se comporter comme des marins de Constantinople : ils avaient remporté une grande victoire navale sur les Turcs, et les bateaus restants de ces derniers battaient en retraite. Soudain, le cri "Nous avons perdu le combat !" retentit, en même temps qu'un marin épuisé nerveusement se suicidait en se jetant d'un mât. Aussitôt la panique gagna tout le navire, puis toute la flotte, et le suicide de masse se poursuivit, tout le monde sautant à l'eau.

    La flotte turque entendit ces clameurs de désespoir, rebroussa chemin, et découvrit la scène. Alors ils se ruèrent sur les défaitistes et les écrasèrent de façon sanglante. Soyons moins cons, merci. Le livre de Zemmour a connu un succès considérable. Et n'oubliez pas de prendre chacun votre immigrant chez vous, à votre table, juste à côté de votre femme. Humour.