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Livre - Page 14

  • Les voyages de Gulliver

    EH BIEN VOUS VOYEZ, QUAND VOUS VOULEZ ! JE NE VEUX PAS QU'ON DISE DE MMON BBLOG "ON S'Y RUE PEU" - OUAF OUAF OUAF

     

        "Gulliver", c'est "lug", racine du mensonge en allemand, et "ver", racine de la vérité en latin. En effet Swift, Jonathan, s'est abondamment servi de sa faculté de former des langages. On observe que "Lilliput" est formé de "little" et du "putto" signifiant galopin en langue napolitaine, et il en est de même des autres noms célèbres de cet ouvrage universellement connu. Gulliver voyagea chez les nains, chez les géants de Brobdingnag chez les savants fous de Laputa au nom parlant, chez les chevaux ou Houynhnhnhms, à l'orthographe incertaine. Et partout, l'auteur invente une langue à partir de celles qu'il connaît, multipliant les inversions de syllabes et les inclusions surchargeant les mots de consonnes.
        J'ai lu Monsieur Swift, pasteur irlandais, enfant, et je me suis surtout amusé des contrastes résultant de ses contacts avec des lilliputiens, puis avec les géants et surtout les géantes – quel érotisme ! enfin, si peu... - mais je me suis beaucoup moins amusé aux élucubrations sociologiques infligées par Swift aux ignares du XXe siècle, ignorant le plus souvent sauf notes en fin de volume les subtilités des luttes politiques en ce temps-là. Sachez simplement que l'Irlande était soumise à la domination britannique avec toute la rigueur d'un peuple colonisé, que les mendiants irlandais étaient légion, que Swift les détestait mais trouvait pitoyable le sort de son île, que ce monsieur possède une destinée extrêmement agitée que j'ignorais, très agitée en ce qui concerne les femmes en particulier, qu'il est mort en ne pensant qu'à la merde ce qui me le rend sympathique.
        Vous aurez compris que les Voyages de Gulliver et leur auteur appartiennent à ces connaissances qu'on croyait avoir et que l'on n'a pas. Il faut le relire très attentivement, car ses niveaux de lecture sont très variés, soit qu'il s'inspire de Rabelais universellement connu, à une époque où la France faisait la fine bouche devant son génie national, soit qu'il se livre à la satire politique, ou sociale, mettant en scène des savants pénétrés d'illogisme. Parfois même cela tourne à la satire à clés, c'est-à-dire que tels ou tels personnages de la cour d'Angleterre sont désignés par d'autres noms. Il plaira aussi bien à l'enfant qu'à l'érudit : il pisse sur le palais de la reine de Lilliput, le sauvant ainsi de l'incendie, et cela, c'est un écho de Gargantua ; il essaie d'arbitrer la querelle entre "grand-boutiens" et  "petits-boutiens", que je traduirais plutôt, comme d'autres éditeurs, par "grand-boutistes" et "petit-boutistes", sur le modèle de "jusqu'au boutistes".
        Il s'agit de savoir si l'on doit entamer un œuf par le petit bout ou le gros bout, la querelle symbolisant l'opposition entre deux partis religieux s'entranathématisant, peut-être les catholiques et les luthériens. Non, je ne suis pas un grand érudit. Je me contenterai de vous commenter un passage peut-être moins connu que le défilé des lilliputiens entre les jambes écartées de Gulliver, ce qui permet d'entrevoir de grosses Kouilles par les trous du vêtement du naufragé. Ou cet autre, où Gulliver assiste à une tentative absurde de reconstituer une science au hasard : il y a, devant un groupe d'étudiants, une machine constituée de cylindres manœuvrés par des manivelles ; quand on  tourne les manivelles au hasard, des morceaux de phrases différents apparaissent sur les cylindres, et on les recopie. Ainsi parviendrait-on à inventer une philosophie, en mettant bout à bout les passages qui semblent signifier quelque chose.

    LA EN-DESSOUS C'EST MA FEMME QUAND ELLE FAIT DU CHARME. CHERCHEZ L'ERREUR.


      L'oeil châssieux.JPG  C'est un exercice oulipien avant la lettre qui en vaut un autre, et bien des  compositeurs se servent ainsi des combinaisons aléatoires de leurs ordinateurs. Vous connaissez aussi cette anticipation de la puce électronique greffable sur les os du cerveau, qu'on nous imposera peut-être un jour chirurgicalement : pour faire des études, il suffit en effet dans ce pays-là de tartiner l'encre d'un livre sur des morceaux de pain, et de les ingurgiter ainsi avec force grimaces. Comme vous le voyez, je ne puis guère que rappeler des épisodes, sans en tirer les chapitres profonds qu'un universitaire ne manquerait pas de produire. Au fur et à mesure de mon exposé je me souviens d'ailleurs de bien des choses étranges, comme de cette touchante amitié avec une petite fille bien énorme, ou de cette constatation qu'en revenant du pays des géants, Gulliver, qui n'a pourtant pas changé de taille, fait écarter de lui les gens ordinaires, qu'il prend pour des nains...

    QU'EST-CE QUE C'EST QU'UN NAIN HOMOSEXUEL ? Un naingculé, cong...

  • Cicéron, Sur les provinces consulaires

    CA NE VOUS FERAIT RIEN DE VISITER MON BLOG TAS DE NAZES

     

        Il vous faut perdre toute illusion sur la capacité que vous auriez un jour de vivre, de conclure et de mourir en état de réconciliation avec vous mêmes, et il ne suffit pas de prendre de l'âge pour accéder aux plus hautes plages de la pensée. Vous éprouvez ce matin le sentiment d'une honte profonde pour la conduite de votre vie, de toute vie. Et vous vous demandez si les lignes que vous allez tracer, comme une messe quotidienne imposée par vous-mêmes, doivent se soumettre aux caprices hormonaux de votre régie interne, ou bien si le lecteur ici doit prendre le pas sur l'homme sentant. C'est insoluble et vous mourrez ainsi. « Je ne veux pas rappeler que ceux qui les occupent présentement » (les provinces de Syrie et de Macédoine) « les ont obtenues dans des conditions telles qu'ils n'y ont pas abordé en fait avant d'avoir condamné le Sénat, éliminé votre autorité de la cité, fait subir à la confiance publique, à la sécurité permanente du peuple Romain, à ma personne et à tous mes biens les plus honteux et les plus atroces des outrages ? » Malgré la note 1 tout en latin que je ne débrouille pas, vous voici confrontés aux tortueux tournures d'un pro du blabla.
        Je hais Cicéron.  Plus encore que Sidoine. Cicéron est une véritable savonnette, à l'aise entre les mains humaines, où il glisse des unes aux autres avec dextérité. S'il dit qu'il ne parlera pas d'une chose, c'est en en parlant, les grammairiens vous ont appris que c'est de la « prétérition ».  Donc, de certains consuls, Gabinius et Pison, comme il est dit dans la notice, avaient prémédité, sur le bateau même, de renverser la République par leurs exactions exotiques : après son consulat, tout un chacun se retrouvait ruiné, se faisant ensuite attribuer le proconsulat dans certaines provinces, bien riches, afin de rétablir leur budget par quelques impôts soigneusement encadrés par la loi. Il semblerait même qu'avant d'embarquer, ces deux proconsulaires avaient bafoué l'autorité sénatoriale, mis en danger la sécurité du peuple, et tâché de démolir les maisons du pauvre Cicéron.
        Mais ce dernier n'en parlera pas : c'est comme si c'était fait. « Je ne veux pas rappeler leur conduite, dans nos murs et dans notre ville, une conduite si néfaste qu'Hannibal lui-même n'a jamais pu  souhaiter autant de mal à notre ville qu'ils en ont fait eux-même. » Le tout est de savoir ce qu'est la vérité : est-ce la vie, ou bien la mort ? Et ces Gabinius et Pison se sont-ils vraiment comportés de façon aussi scandaleuse ? Ils ne différaient pas, nous dit-on, de leurs contemporains dans cette époque corrompue : mais quelle époque ne l'est pas ? Quitte à s'exprimer par clichés, nos faits et gestes historiques ne sont-ils pas dépourvus de toute dimension à l'égal de ces tourbillons de mouches autour des bouses ?
        Il vous manque l'ordre et le jugement : cela fait beaucoup. Il vous en reste assez pour  soupçonner Cicéron d'amplifications accompagnées d'un beau jeu de manches. Après tout, ne devait-il pas se réconcilier avec ce beau monde ? Cicéron n'a—il pas tous les avis à la fois, merveilleusement humain, tout indifférencié ? « J'aborde seulement la question des provinces ». Voilà qui est habile ! Nom de Dieu, j'écrirai n'importe quoi et vous ne m'en empêcherez pas, ô chaînes. Un jour on m'aimera pour ce que je suis, un fou intempérant, un tout ce que l'on veut. Après avoir jeté le trouble chez les juges par tant d'antécédents délictueux, Cicéron feint de ne se rabougrir qu'à un point de détail : mais ce peu de chose, d'aspect purement documentaire et technique, pouêt pouêt tagada, s'est vu entaché de tout un arriéré de méfaits pendables.
        Passons donc à ces provinces, toute petite partie des griefs : « L'une d'elle, la Macédoine, que protégeaient auparavant non pas des fortifications militaires, mais les trophées de nombreux généraux », et ici, une virgule. Nous en aurons besoin, car c'est une période qui commence. La phrase sera longue et compliquée comme une insulte roumaine. Et pour faire bonen mesure, la note en bas de page – cauchemardesque ! - énumère ces noms de triomphateurs à la mords-moi-le-nœud : T. Flamininus (le même qui proclama l'indépendance de la Grèce?), L. Paullus, Q. Caecilius Metellus Macedonicus, et je passe le reste, « qui s'illustrèrent dans la guerre de Macédoine » : laquelle ?
        Il fallut régulièrement pacifier cette région, berceau d'Alexandre : autrement dit tuer. La fameuse Pax Romana ne viendra que bien plus tard. Bien des cadavres après. Mais  ne pleurons pas là-dessus : après tout, l'homme est fait pour ça. Et Cicéron reprend : [la Macédoine], « où, depuis longtemps, nombre de victoires et de triomphes avaient maintenu le calme » virgule, notre phrase prend son élan, la vague de houle se hausse et se recrête, attendons dans le suspense inhalateur, « est aujourd'hui persécutée par des barbares à qui leur cupidité a ravi la paix » : c'est à cela que l'orateur voulait en venir : nous avons de nouveaux Verrès, nous avons une autre Sicile.  Nous tenons un autre Clodius (plus tard, plus tard...).
       Le biberon des pieds.JPG     L'invective, l'insulte, mon Dieu empêche-moi de virer enrager, laisse aller ton corps, « si bien que les Thessaloniquiens, placés au cœur de notre empire, ont dû quitter leur ville et fortifier leur citadelle »  à son sommet, comme les Athéniens devant Sparte, ou les Romains devant Brennus. Ce qui expliquera plus tard l'appel en faveur de César, qui écarte définitivement tout danger de retour des Gaulois en bas de Rome. Quitte à dénoncer, beaucoup plus tard encore, les exactions de César. Bref, ces deux proconsuls à eux deux incarnent toute la décadence et l'illégalité.
        Ce qui devait n'être dans la phrase qu'un rebondissement permet de renquiller sur les pauvres gens de cette bonne ville, sur l'interruption des voies de communications, « et que notre belle route stratégique, [joignant] l'Hellespont à la Macédoine, est infestée par des incursions barbares et même coupée et déshonorée par des campements de Thraces. » On entre là-dedans, on en sort comme d'un moulin. Noter l'insistance du mot « barbare » : on ne leur avait pas appris que les autres civilisations n'étaient pas inférieures à eux. Mais au Diable l'immobilisme idéologique ! Il faut que l'histoire avance, que la Nature se perpétue, au prix d'une constante autophagie.
        Il ne sont pas beaux, les Thraces, ils ne sont pas comme nous. « Ainsi ces nations qui, pour jouir de la paix, avaient versé des sommes considérables à notre général » - grâce, grâce...

  • Geisha, de Golden

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  • Le défilé des réfractaires

        Pascal, Racine, Voltaire, Balzac et Proust, tout ce qui tient une plume (ou un pinceau) n'est-il pas réfractaire à sa manière ? Exister, n'est-ce pas se montrer réfractaire ? Mais je l'ai déjà dit : merde alors. C'était notre chapitre « J'examine tout sous l'angle du cas limite, en français border line, afin de masquer mon incapacité à régler le concret, l'humain, ce qui est au milieu ». Çà, avec accent grave, lisons de Cessole au sujet de Cioran : des faits ! D'abord, la péroraison sur Chateaubriand : « Envers et contre tout, il est l'homme qui a donné à la droite littéraire » (toute littérature est de droite par essence, bis) « son style – tantôt sublime tantôt pamphlétaire – et sa poésie. Poésie de la rupture et de la fidélité » (il parle des Bourbons), « de l'honneur et du service inutile, de l'héroïsme et du néant, de la colère et du mépris. Poésie qui transmute les défaites politiques en victoires littéraires, et les causes perdues, dans l'ordre du temps, en causes gagnées, pour l'Eternité. Poésie qui irriguera, enfin, toute la rive droite de nos lettres, de Balzac à Barrès, de Flaubert à Péguy, de Malraux à Gracq, de Déon » (que vient foutre ici ce freluquet ?) « à Raspail,  et même jusqu'à Jean d'Ormesson, qui s'est voulu l'héritier contemporain de sa panoplie littéraire », mais n'est pas Chateaubriand qui veut.
        A présent, du néant chrétien, passons au néant athée : « Cioran, l'athlète de la désillusion », inspirateur après sa mort du Canard Enchaîné, dont un dessin montrait la tombe, d'où s'échappait la bulle tordante et suivante : « La mort m'a beaucoup déçu. » De Cessole commence : « D'emblée, il connut L'inconvénient d'être né,la disgrâce de La chute dans le temps, et, mystique sans dieu (avec une minuscule), accabla de ses blasphèmes Le livre des leurres comme Le Mauvais Démiurge. Porté par sa nature aux extrêmes, il ne fut pas insensible, dans sa jeunesse, à L'élan vers le pire et prétendit camper sur Les cimes du désespoir, puis, exilé, revenu de ses illusions et de ses fureurs, vacciné contre Histoire et utopie, il diagnostiqua Le crépuscule des pensées et déclina somptueusement les Syllogismes de l'amertume. Avec un paradoxal Précis de décomposition, il accéda à la notoriété et obtint le respect de ses pairs, ce dont il n'avait cure », ce dont on me permettra de fortement douter : qui refuserait à sortir de l'obscurité ?
      

    Vas-y Pépé, on m'a parlé de toit..JPG

     Comme ils se bousculent tous pour passer dix secondes à la télé ! Poursuivons : « Oscillant entre Aveux et anathèmes et Exercices d'admiration, son œuvre – un mot que détestait ce pourfendeur de l'histrionisme et du narcissisme littéraire - »  c'est comme moi, je suis très fier d'être modeste - « pourrait être sommairement résumée comme un mélancolique et lucide Bréviaire des vaincus face à La tentation d'exister. » Saluons la performance du critique parvenant à loger tous les titres de Cioran dans une flamboyante introduction. Observons aussi que le programme cioranais répond dans une certaine mesure au caractère réfractaire de toute existence, en ramenant cette dite existence au niveau du néant.
        Nous ne sommes que des pets de mouches, et Chateaubriand écrit : « Chacun de nous voudrait laisser sa trace sur cette terre ; eh oui ! chaque mouche a son ombre ! »  Pour le suicide, c'est au fond du couloir et n'oubliez pas de tirer la chasse. En voilà bien deux, tiens, qui prennent les choses d'encore plus haut que Moâ. Cassééééé. « A la manière des portraits d'Arcimboldo, l'on pourrait ainsi, rien qu'avec les titres de ses livres, retracer l'itinéraire d'Emil Michel Cioran »(-escu) « et esquisser son profil. Penseur plus que philosophe, car, à l'instar de Nietzsche, il dédaigna de figer sa pensée dans l'illusion d'un système, il privilégia comme mode d'expression l'aphorisme et le paradoxe qu'il mania avec un art consommé, renouant avec la grande tradition des moralistes français tels La Rochefoucauld, Vauvenargues, Rivarol, Chamfort, Joubert, mais aussi des ironistes allemands ou scandinaves, Lichtenberg, Schopenauer, Kierkegaard et Karl Kraus. Ce « métèque » de Transylvanie qui, à 30 ans passés, renonça à sa langue nourricière, passant du roumain au BERNARD COLLIGNON    LECTURES     « LUMIERES, LUMIERES »
    de CESSOLE            « LE DEFILE DES REFRACTAIRES »        60 02 19     64


    français, tint la gageure » et non pas la gage-heure tas d'ignares « d'illustrer, mieux que la plupart des écrivains indigènes, un idiome justement réputé pour sa rigueur et sa finesse, mais qui s'achemine sans doute vers son épuisement.
        « Depuis la parution, en 1949 chez Gallimard, de son premier livre en français Précis de décomposition, la notoriété croissante de Cioran s'est accompagnée de nombre de malentendus ou, pis, d'interprétations malveillantes. On a, tour à tour, dénoncé en lui un « prophète des temps concentrationnaires et du suicide collectif », un « resquilleur de l'Apocalypse », un « pervertisseur de la jeunesse », un « démoralisateur public », un « escroc du néant », un « homme de lettres plus qu'un homme de l'être », avant, ultime coup de pied de l'âne, de salir sa mémoire et tant que « complice du fascisme et de l'antisémitisme ». Ah quand même. « Ces critiques, l'écrivain les a en partie provoquées : « J'ai tout fait, écrivait-il, pour susciter des malentendus, des jugements ingénieux et séduisants mais infondés. Les autres portent d'habitude un masque pour s'agrandir, moi pour me diminuer. »
        « Qui donc se dissimulait derrière le nom de Cioran et les deux initiales E.M. de son double prénom ? Dès qu'il commença à publier en français et que la singularité de son ton » et de son saumon, « le brio de ses paradoxes, l'éblouissant éclat de son style attirèrent sur lui l'attention de la critique, Emil Michel Cioran prit le parti de se dérober à la     curiosité publique, de refuser honneurs et distinctions, de ne jamais s'abaisser à se « prostituer » pour de l'argent. Bref, de vivre dans le Paris du XXe siècle comme Diogène dans son tonneau, avec pour compagne d'élection la solitude, la pauvreté, et la paresse.
        « Jamais, tout du moins en France, on  ne le vit à la télévision, on ne l'entendit sur les ondes, on ne le lut dans les journaux, on ne le vit à une foire du livre ou à une séance de signatures, où les écrivains, tels des caniches de salon, sont invités à « faire le beau » pour recueillir le suffrage de Madame Michu » dont ils sont bien contents tout de même qu'elle les lise, faudrait savoir. « Jamais enfin, après qu'il eut accepté le prix Rivarol pour son premier livre, on ne put lui faire accepter d'autres prix. Une probité sans concessions ni défaillances, dont ne peuvent témoigner parmi ses contemporains que Gracq, Michaux et Beckett, ces derniers comptant parmi les rares amis célèbres de l'ermite du Luxembourg. » Ce qui relativise, voire pulvérise, les objections crétines de votre serviteur.
        Vous aurez donc tout profit à lire, par petits chapitres, Le défilé des réfractaires, par Bruno de Cessole, dont j'ai stupidement oublié tous les autres chapitres. Et v'lan, hi-han hi-han. 

  • Les confidences du patron

    « Alors voici : mes parents étaient des industriels d'Amiens et fabriquaient du velours. Ils étaient à leur aise (je  ne prétends pas être le fils de mes œuvres) » - donc, pas de mélo misérabiliste - « et souhaitaient me voir prendre leur succession dans l'affaire. Mais moi, tout gosse, je n'aimais que la mécanique. Je construisais dans ma chambre de petits modèles de machines, de moteurs. Tout mon mobilier était truqué. Mon armoire s'éclairait quand la porte s'ouvrait. J'avais un appareil pour boire au lit, avec une bouteille qui venait se placer devant ma bouche. Un tuyau acoustique me reliait à la cuisine... »  - c'est Les temps modernes,ou Hector le bienheureux. « Au lycée, je travaillais assez mal, sauf en math et en physique, mais devant un établi, avec la lime, la pince ou le marteau, j'étais infatigable... Bref, à l'âge de seize ans, pendant les vacances, j'ai monté un petit atelier dans la cour de mes parents et je me suis mis en tête de me faire une voiturette qui marcherait par ses propres moyens... » - eh bien, c'est très sympathique tout ça finalement.
        « Notez que ce n'était pas une idée neuve... Vous pouvez voir, aux Arts et Métiers, une voiture à vapeur qui aurait été construite en 1771... »  (c'est le fameux fardier d'artillerie de Cugnot).  « En France, de 1890 à 1900, beaucoup d'ingénieurs avaient fait avancer le problème : Panhard, de Dion, les trois frères Renault sans compter Ford en Amérique, les Benz et Daimler en Allemagne ; Rolls en Angleterre... Ma seule originalité, si j'en avais une, était de ne pas être un ingénieur, juste un gosse adroit de ses pattes... » - de quoi en effet être fier, même si l'entourage vous pousse à la connerie :
    « Peut-être pas ingénieur, patron, dit Rolande Verrier, mais ingénieux,oui, au plus haut point...
        « Larraque fronça les sourcils et parut inquiet pour la cendre de son cigare ; Sibylle se précipita et présenta un cendrier au patron, comme l'acolyte présente un calice au prêtre.
        «  - Ingénieux si vous voulez, dit Larraque d'un ton bourru. » Ne m'interromps pas salope. « Mais cela n'empêchait pas mes parents d'être anxieux. J'avais raté mon bachot ; je ne voulais pas me présenter à nouveau ; je refusais d'entrer dans leur affaire. Je passais mes journées dans un hangar, devant un établi... Ils se demandaient si j'allais vraiment sacrifier un avenir facile et sûr à des jeux qui leur semblaient absurdes... Enfin je produisis, en 1898, une sorte de tricycle à moteur et, trois ans plus tard, une voiturette qui faisait quinze à vingt kilomètres à l'heure... Ma famille avait renoncé à contrarier ma vocation, mais me tenait pour un demi-fou... Cependant quelques amis me demandaient de fabriquer pour eux des voiturettes semblables à la mienne. Bientôt j'eus assez de commandes pour occuper une douzaine d'ouvriers. L'usine Larraque était créée. Quand vous me ferez l'honneur de venir demain à St-Denis, je vous montrerai l'atelier initial, la cellule de laquelle notre affaire est sortie... Je l'ai transporté d'Amiens, pierre à pierre, reconstruit, et toute l'usine est bâtie autour de lui... Aujourd'hui nous avons trente mille ouvriers... Et voilà ce que c'est qu'une vocation !
        «  - Quelle belle histoire ! s'écria Claire, comme dans un soupir involontaire d'admiration. 

    Au jardin public.JPG


        «  - Tu as bien dit ça, Mélisande, murmura Sibylle après que Larraque eut été de nouveau accaparé par Rolande et par Verrier, venu seconder sa femme avec une magistrale autorité.
        « - J'étais sincère, dit Claire sur la défensive. C'est une étonnante histoire... tu ne trouves pas ?
        «  - Si, ma belle innocente... Magnifique !...Seulement, moi je la sais par cœur.

        « Le lendemain, les deux cousines se rendirent ensemble aux usines Larraque. Sibylle portait un « tailleur sec » gris foncé et un renard. Elle était venue inspecter la tenue de Claire avant le départ.
        «  -  Oh ! pas ce grand chapeau, lui avait-elle dit. Un simple feutre... Tenue de travail.
        «  Elle soupira :
        «  - Je me serais bien passée de visiter l'usine pour la cent cinquantième fois, d'autant plus qu'avec le patron cela va être une course éperdue. Mais il avait l'air d'y tenir... Et puis, ça embête Rolande qu'il s'intéresse à toi.
        «  - Pourquoi s'intéresserait-il à moi ? demanda Claire en haussant les épaules.
        «  - Parce que tu es hideuse, Mélisande, parce que tu as des yeux chassieux, une peau de crocodile, et des cheveux ternes, couleur de vieille muraille... Le patron a une violente passion pour la mécanique, c'est entendu, mais pour être constructeur, on n'en est pas moins homme... Il sait reconnaître une gosse bien balancée... Rolande est une belle pouliche aussi, seulement elle.  est maintenant trop sûre de son pouvoir sur lui ; elle l'asticote ; elle devient lancinante... Un de ces jours, il y aura un retour de manivelle et la belle Rolande se fera sonner. Je ne pleurerai pas... Tu es prête ? Le patron a envoyé sa voiture. Je ne sais pourquoi ; nous aurions pu prendre la mienne...   Mais puisqu'elle est là...
        « La longue voiture blanche était devant la porte. Le chauffeur, casquette à la main, souriant, ouvrit la porte.
        «  - Bonjour, Eugène, dit Sibylle en vieille habituée et Claire, plus novice, répéta après elle :
        «  - Bonjour, Eugène.
        «  La visite des usines Larraque demeura, dans l'esprit de Claire, une vision d'Apocalypse.  Une petite voiture, que pilotait Larraque lui-même, bondissait d'atelier en atelier. »
        Bon ! Nous vous  passons cette visite à la Zola, nous devinons la suite, Claire est utilisée dans un milieu tout à fait étranger à sa personnalité de Mélisande romantique et frigide. Les clichés s'enchaînent, un chauffeur a toujours une casquette à la main et autres joyeusetés. A lire, à oublier.  Terre promise, sans article, d'André Maurois.