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Livre - Page 15

  • Décryptage de Saint-Simon

        Décryptons : pour ce couple, il était agréable d'être à Versailles mais pas à la cour. Il est donc vraisemblable qu'ils appréciaient la proximité du roi et les agréments de Versailles, mais que le cérémonial hypocrite et pesant leur coûtait. A moins qu'il ne soit question, plus vraisemblablement, de Rouvroy et de son épouse, "fille de la sous-gouvernante des filles de Monsieur". Nous voyons mal en effet la Princesse de Conti en personne s'ennuyant de la cour! Suivons donc le sort de cette parentèle aux goûts modeste : "Pour en être" (de la cour), "c'est-à-dire des fêtes et des voyages de Marly, il falloir pouvoir être admise à tabe et dans les carrosses comme les femmes de qualité", ce qu'une simple fille de sous-gouvernante ne pouvait être ; c'est ce qui manquoit à l'agrément solide de sa vie, et c'est ce qui eût été de plain-pied son mari étant de ma maison. Eh oui ! à femme déclassée, mari déclassé ! "Ma maison" !
        Comme il dit cela ! Lui dont la noblesse ne remonte qu'à Louis XIII ! dirait-on pas qu'il parle de son valet de chambre ! ces distinctions étaient de la première importance, autant que de nos jours l'antiracisme ou l'immigration forcenée, dont tous nos descendants feront des histoires drôles. La cour est un jeu d'échecs : j'aime autant ce jeu-là que celui de Poutine en Syrie. Adoncques, l'épouse Rouvroy se voit tenue pour secondaire. Le Rouvroy "se mit donc à me faire la cour dans les galeries, puis à venir quelquefois chez moi les matins, en homme qui me faisoit sa cour comme à un ami de M. de Pontchartrain, pour son avancement dans la marine.
      Marie, le graveur avait un petit coup dans le nez.JPG  Monsieur de Saint-Simon est bien condescendant. Ridicule non pas. Nous avons nous aussi nos rites. Mais nous ne les voyons pas. Comment croyez-vous donc décrocher une conférence au Salon Mollat de Bordeaux ? c'est toute une stratégie, que personne ne m'a dévoilée ! en ce temps-là du moins, le mécanisme était visible : il fallait "faire sa cour". Ensuite le jeu se brouillait, mais les principes étaient bien clairs. A présent, chacun singe la démocratie, mais la féodalité règne partout en maîtresse - ne le répétez pas... La féodalité, système de protection mutuelle, est après tout la formation, le développement naturel de tout groupement humain, de toute société - prenez garde ! ...le déclarer vous classera irrémédiablement parmi les complices de Hitler. "Je le rrecevois civilement" - Rouvroy, pas Hitler ; je lui fis même plaisir utilement, et autant que je pus, néanmoins toujours attentif à ses propos et à ses démarches, dans le souvenir très présent de ce qui s'étoit passé de ses soeurs avec mon père".
        ...Qu'il n'aille surtout pas gaffer, ce con, en remettant sur le tapis les prétentions de ces deux femmes que Saint-Simon le père avait éconduites avec pertes et fracas. Si vous soutenez quelqu'un, prenez bien garde non plus qu'il ne vous double par des prétentions intempestives, ou qu'il ne vous compromette par ses indiscrétions. Faire en sorte que votre protégé reste votre protégé, qu'il vous dépasse s'il veut, mais qu'il vous tire ensuite en haut. Cela ne s'appelait pas encore un renvoi d'ascenseur. Faire un renvoi dans un ascenseur est d'ailleurs un malotruisme majeur vis-à-vis des autres passagers. "Cette conduite dura ainsi quelques années sans aucune mention que d'avancement" - Saint-Simon n'ayant peut-être pas été aussi zélé qu'il le prétend.
        Ou bien son parent n'ayant pas suffisamment de mérite, de naissance, de facteur belle gueule, que sais-je ; "et moi, toujours poli, mais toutefois en garde de l'attirer chez moi". Quelle obscure patience. Quel ténébreux machiavélisme chez ces petites gens qui se croient grandes. Saint-Simon war ein Möchtegern. "Enfin, cette année, sur la fin du carême, piqué de la promotion de marine" (à voile) dont j'ai parlé, il me vint faire ses plaintes avec vivacité, s'applaudit d'avoir tiré son fils de la marine pour le mettre dans le régiment des gardes, et ajouta que, par tout ce qui lui en revenoit du duc de Guiche et de tous les officiers, il espéroit u'il ne me feroit pas déshonneur, ni au nom qu'il portoit." "Le cave se rebiffe !" Lui au moins s'occupe de sa lignée, tandis que notre auteur le regarde avec hauteur, malgré les années qui passent.
        C'est ainsi que nous piétinons tous au pied des escarpements qui nous interdisent l'ascension. Ici, l'escarpement est un grand mât. Saint-Simon reste intraitable. A la moindre allusion à son nom, il avait décidé de se cabrer tout net : psychorigide... "Nous descendions le degré, moi pour aller dîner à Paris, et lui m'accompagnant." Préparons-nous à une belle scène d'humiliation : Saint-Simon  ne voudra pas se montrer inférieur à son père... Mais il s'est contenté de faire la sourde oreille..."Tentative d'un capitaine de vaisseau d'être reconnu de ma maison", tel est le sous-titre...

  • La jeune fille

       

    Les trois bras de la Vertu.JPG

    Cette illustration de Testimony, traduit par Une scandaleuse affaire, n'est pas un chef-d'oeuvre. L'illustration se voit barrée d'une tapageuse mention, en lettres blanches, de l'autrice Anita (et, plus gros) Shreve, en plein centre. Dessous, décalée ves la gauche, en jaune et en relief, le titre français particulièrement réducteur et maladroit. Il est précisé, encore en dessous, la mention "roman", et le B des éditions Belfond, précisant un B majuscule stylisé. Quant à l'illustration elle-même, il fallait bien en mettre une : un ancien escalier tout parsemé de feuilles mortes rousses, et sur la forte marche du bas, les pieds recroquevillés vers l'intérieur dans une paire de ballerines bleu gris, une jeune fille dont le profil se voit coupée par le rebord supérieur de la couverture au niveau du sommet de l'oreille, de la paupière droite et de la racine du nez.
        Ce jeune modèle, censé représenter la victime d'un viol, tient l'avant-bras sur ses genoux, dans un pull-over bleu terne cachant la main au bout de sa manche. L'autre bras, replié à la verticale, soutient le menton, l'extrémité de la manche montrant cette fois quatre doigts repliés sur la bouche. Le col, bleu aussi, s'échancre légèrement sur un sous-vêtement violet ; la chemise est rayée bleu foncé sur bleu clair. Le bleu est la couleur de l'équilibre, et de la protection. Tout le haut du corps exprime le repli, le cou dans l'ombre reçoit une mèche châtain clair, l'oreille finement ourlée porte une petite boucle d'oreille. Mâchoire, joue et pommette recueillent une lumière bistre clair, la bouche et l'extrémité d'un nez régulier sont soulignés par deux minces mèches négligées.
        L'oeil de profil se détourne de notre regard, le visage se dérobe, les bras et les mains barrent l'accès au corps, les vêtements sont là pour protéger, ce qui est leur fonction première. Fonctionnel, sobre et même terne, l'habillement tient à ne pas attirer l'attention, ni surtout le désir. La collégienne ainsi photographiée sur un vieux perron rongé de mousses veut préserver sous une apparente négligence ou indifférence l'aspect d'une jeune fille ordinaire, dans une tenue rappelant l'uniforme d'un établissement privé. Même laisser-aller dans les tons noirs cette fois pour la jupe froissée, les genoux cagneux dans des bas de fil gris noir et bien chauds, assortis au bleu vernis des escarpins que rehausses deux boucles en plastique striés de rouge éteint.
        Là où se perd le regard du voyeur, sous le rebord de la jupe, c'est le noir, et la même absence que dans ce demi-regard, qui n'aperçoit rien.

  • Les belles histoires de Bernard Clavel

    Ces romans du courage et de la responsabilité, du risque gratifiant, si différents de ces enchantements de dentelles bourgeoises qu'on oublie sitôt dissipé leur parfum de romans-photos, ce sont eux qui nous ont introduits à la magie de la littérature, par le biais tout simple et toujours imprégnant de la belle histoire. Et celle-ci, dans Harricana – c'est le nom d'une rivière nordique, un nom d'ouragan – n'est pas une de ces histoires invraisemblables nourries de rebondissements puérils, car les enfants ne sont pas puérils. C'est une histoire documentée, pour de vrai : les deux tronçons du Transpacifique se rejoignant sur un pont, l'incendie qui ravage le tout nouveau village en bois, la ruée vers l'or dans le second tome – que je me suis fait offrir – ont eu lieu, séparément, ont été recueillies par une fièvre documentaire scrupuleuse, car Bernard Clavel n'a plus le temps ou le goût de lire ses contemporains : il se passionne pour l'exactitude, où s'insèrent des personnages qu'il fabrique et qu'il aime, ce qui tire définitivement ses écrits du côté de la fiction – mais une fiction où l'on peut vivre.
        Il y vit lui-même, au point de s'être présenté à son épouse sous un masque défait le jour où il termina, dit-il, son grand cycle du Royaume du Nord ; tant il avait vécu, aimé et souffert avec  toute cette famille si éprouvée. Puis il repartit vers de nouvelles aventures littéraires. Voyez-vous, ce que l'on reproche à la littérature populaire, c'est de se vendre, et de se lire. Je pense à ce mot dont l'auteur me reste pour l'instant inconnu, à savoir qu'il y avait la bonne littérature, qui ne se lisait pas, et la mauvaise, qui se :lisait. Bernard Clavel m'a mis une fois les larmes aux yeux dans son roman Harricana. Il m'a fait une fois rire d'allégresse, tout seul, et pousser un “ouaiaiais !” de concert live, tellement c'était entraînant : il s'agit de l'arrivée triomphale du premier train dans les solitudes du Grand Nord. J'ai marché, j'ai couru, j'ai lu à toute vitesse. Alors qu'il y a tant de livres dans ma bibliothèque, affligés d'un marque-page que je déplace péniblement de quatre ou cinq feuillets tous  les trois mois, “parce qu'il faut bien finir ce qui est commencé”. Et je vais même vous dire une chose : c'est moins pompier que Guy Des Cars, cet immondice – voire pas pompier du tout ; ce n'est pas faussement paysan, avec des “cré vain guiou” à toutes les pages ; c'est moins ronflant que Chateaubriand – tenez, c'est mieux écrit que Malraux.
        
        C'est sans manière, sans affèterie, sans lourdeur, avec juste ce qu'il faut d'effets de style pour souligner le récit – sans fioriture pour se faire plaisir. Bernard Clavel, vous le connaissez : il dit ce qu'il y a à dire
    Et quand un producteur lui propose de tourner Harricana en l'agrémentant d'un Indien aveugle qui guide l'expédition, d'une petite fille kidnappée pour faire bon poids, et d'une poursuite de train par la police montée canadienne pour faire bonne mesure, il dit, et je cite, je suis parti d'ailleurs d'un éclat de rire chevalin, “Votre scénario, vous pouvez vous le foutre au cul.” En toutes lettres. Voilà comme j'aime. Vous connaissez donc Bernard Clavel : qui n'a pas lu au moins un des ouvrages suivants : Le tonnerre de Dieu ; L'Espagnol ; Malataverne ; Le voyage du père; L'Hercule sur la place ; Le tambour du bief ; La grande patience. Et je ne parle pas des plus récents.
      

    Les jolies petites casemates.JPG

     Il est plus que vraisemblable que la revue “Le Bord de l'Eau” n° 21, à paraître en octobre, consacrera quelques pages à l'interview que nous avons menée auprès de l'auteur en son   domaine  caché de l'Entre-Deux-Mers. Procurez-vous le, et si vous avez l'embarras du choix concernant l'œuvre de Bernard Clavel à lire en attendant, lisez Harricana, et la suite, L'or des dieux. Lisons :
        “Pan ! Tchic ! Tchic !
        “Donne du mou !”
        La petite voile carrée tendait vers le large son ventre brun tout rond de ce bon vent régulier. L'eau clapotait claire le long de la coque d'écorce.”
    ...
        “Ils discutèrent également des dimensions à donner à leur bâtisse et tombèrent d'accord que vingt-deux pieds sur vingt-six était une bonne mesure. Avant d'abattre, ils durent commencer par débroussailler. Ils s'y mirent tous les trois, menant un bon front qui visait à dégager en direction de belles épinettes que le taillis avait contraintes à filer droit pour chercher la lumière.”

        “L'air sonnait, tintait, crépitait, ferraillait ou crissait sous leurs efforts. Des appels, des coups de trompe ou de sifflait troublaient une existence sereine que seul avait marquée depuis des millénaires le rythme des saisons.
        “A mesure qu'avançait le double serpent de métal luisant, les matériaux arrivaient plus vite et le personnel avec eux.
    ...
        “Grâce à ce passage, une ville naissait. Partagée en deux par le fleuve, elle grandissait, tirant de l'eau et des vastes étendues boisées l'essentiel de ses ressources. On avait tendu des câbles et installé un bac dont le va-et-vient perpétuel permettait de traverser sans trop attendre et sans grimper sur le pont où la marche à pied était dangereuse.”

  • André Maurois "Terre promise"

        Nous avons lu cela cent fois : pour mémoire, Anna Karénine, chef-d'œuvre, La fontaine Médicis de Kessel, pas trop mal, Mort, où est ta victoire de l'ineffable catholique Daniel-Rops, et pour sombrer dans le ridicule de feuilleton « Bonnes Soirées », Les murmures de Satan par Michel de St-Pierre, et j'en passe, j'en passe. L'histoire, la biographie, carrément, d'une jeune fille bourgeoise et romantique (Madame Bovary, Une vie de Maupassant pour nous hausser à nouveau), qui s'amourache du premier homme velu venu, le trouve épouvantablement terne dans l'existence, et adroit comme une trompe d'éléphant au lit, mais je fais injure à nos amis pachyderme. Il faudrait mentionner aussi en bonne place Tess d'Urberville de Thomas Hardy, laquelle assassine son mari qui lui a demandé une fois de trop « Alors, toujours malheureuse » ? - quand on est gaffeur, on est gaffeur.
      Le petit seuil coquet.JPG  On est un homme, quoi : vous savez, comme disait Bretecher, comme une femme, mais avec pas de seins, et une petite tripe qui pendouille. Bref, c'est fou ce qu'on nous aime dans les romans pour femmes, et Terre promise d'André Maurois, de l'Académie française, ne fait pas exception à la règle : c'est la guerre des sexes, du moins dans la grande bourgeoisie croyante, où les femmes n'ont rien d'autre à faire que de passer derrière leurs boniches pour leur reprocher de n'avoir pas su mettre la table ou repasser le linge. Il y a des variantes, mais il est bien entendu que les femmes sont victimes de la muflerie masculine, qu'elles vivent sur terre un enfer de banalité, jusqu'à ce qu'elles rencontrent « le bon », qui se trouve comme par hasard déjà maqué, ou inaccessible, ou mort.
        Ces dames n'ont pas tort, car nous sommes largement aussi chiants qu'elles, et n'avons qu'une idée en tête au niveau de la braguette : celle d'introduire dans la charmante corolle féminine « cette horrible chose que vous avez là », comme disait je crois la comtesse de Chimay, gouine et belge (une cumularde). Et, selon Marlène Dietrich, « c'est toujours l'histoire d'un homme qui veut mettre son machin dans une femme, qui ne veut pas ». Ce qu'il faut, vu le besoin immense que les hommes ont des femmes, incapables qu'ils sont de réfréner leurs instincts (c'est ce que dit sa mère à sa fille Claire dans le roman de Maurois), il faut leur tenir la dragée haute, et « qui donne ses lèvres est perdue », je cite encore.   
        Claire est la fille du général Forgeaud, qui mourra en 14-18, et possède son banc d'œuvre à St-Machin-sur-Chose (Larbaud), avec son nom dans le cuivre sur le prie-Dieu. La petite fille avec laquelle nous faisons connaissance, plus tard, sera affublée d'une gouvernante anglaise qui considère les hommes comme des créatures répugnantes, je cite, et l'acte d'amour comme une chose
    COLLIGNON        LECTURES  « LUMIERES, LUMIERES »
    MAUROIS        « Terre promise »    (60 02 05)  61 04 28             98



    absolutely disgusting.  La question est de savoir si je ne vais pas finir par confondre toutes ces histoires. Terre promise, j'en ignorais encore tout voici dix-huit mois. La composition en remonte à 1945. Une petite fille de 6 ans récite ses prières, mais on ne consent pas à lui expliquer « le fruit de vos entrailles », « qui ne regarde pas les petites filles ». En revanche, la nourrice lui chante le roi Renaud, qui revient de guerre « avec ses tripes dans ses mains » d'où le verbe « se tripoter toutes tripes ôtées ». La fillette imagine des choses sales et sanglantes, elle n'a pas tort. Ce gâchis éducatif  s'opérait encore entre les deux guerres, ou avant la première.
        Je crois bien qu'il se perpètre encore de nos jours. Observons deux facilité dont les Maurois n'avaient pas conscience : d'une part, la surreprésentation du milieu très bourgeois, où l'on se vouvoyait de parents à enfants et réciproquement. Cette surreprésentation régnait déjà au XIXe siècle, farci de faux barons et de marquises d'opérette, sans omettre princes ni princesses, encombrant aussi tous nos classiques. Nous pourrions de nos jours les remplacer par des profs et des journalistes, voire des écrivains, fortement concurrencés tous par les pégreleux, vagabonds et toxicos de tous ordres. Le second cliché, dont hélas personne encore ne s'avise, consiste à conférer aux enfants ou ados des rôles essentiels, comme s'il n'y avait que la formation indélébile du futur adulte qui méritât qu'on s'y attardât.
        De fait, les écrivains, les cinéastes ont raison : il faut  un personnage déchargé de tout travail mécanique ou aliénant, comme un rentier, ou une adolescente en proie aux tourments, nourrie par ses parents. La concurrence vient, ces derniers temps, des hommes mûrs et des vieillards. Mais chez Maurois, nous aurons, très traditionnellement (nous sortons de la dernière guerre) une fillette de six ans disions-nous, qui ne sera ni martyrisée ni attouchée, ce qui tient du miracle par rapport aux obsessions du XXIe siècle. « Le dimanche, Claire était réveillée par les cloches dont le bruit joyeux montait du village ». Vie douce et teinte d'ecclésiastisme, où les forces spirituelles faisaient encore douce autorité.
        Vie aristocratique ou grande bourgeoise, dominant le village de sa gentilhommière. Existence traditionnelle, où pourront s'épanouir les méandres archiusés des amours douloureuses. Pour l'instant, l'enfant se réjouit de la bonne lumière, des attentions de la bonne et du devoir de la messe. Puis viendra le curé. « En ouvrant les yeux elle voyait sur une chaise, près de son lit, sa robe de velours [à elle] qu'avait préparée Léontine. » Très prévisible, très féminin ; la bonne porte un prénom de bonne, qui figurait déjà dans mon premier livre de lecture.


     « Sous les fenêtres, sur le gravier de l'allée, on entendait piétiner les chevaux qu'attelait le vieux Larnaudie, jardinier la semaine, cocher le dimanche. » Milieu riche, mais modeste... Nous avons droit une fois de plus, one more time, aux voluptés de l'âge tendre, supposé perméable à toutes les sensations, voir Enfance de Sarraute. Lointain écho de plus du narrateur de Proust, lorsqu'il s'éveille au-dessus des flots de Cabourg. Confirmation du rang social élevé : la possession de chevaux qui ne soient pas de labour, mais nécessitent une fonction de cocher. Personnel stylé, respectueux. Il porte des identités de peuple, Léontine, qui coiffait une petite fille dans mon premier livre de lecture, et Larnaudie, qui fleure bon son Sud-Ouest mauriacien.
        Nous ne serons pas dépaysé, malgré notre méconnaissance évidente de ce milieu, si souvent mis en scène. Passons au petit déjeuner, sans parents ? « Dès que sa fille avait eu six ans, la Comtesse Forgeaud avait décidé de l'emmener à la grand-messe. »  Noblesse d'Empire, sans particule, gagnée près des forges, du moins dans le patronyme, Forgeaud. La Comtesse sera hautaine, attirera l'admiration de sa fille, et toutes les culpabilités qui immanquablement s'en suivent. La fillette fera l'apprentissage ainsi non seulement de Dieu, qu'il faut prier chaque soir même sans tout comprendre, mais de la distinction, des habits à mettre ou à ne pas mettre, des personnes du monde à saluer, des manants à considérer dans la condescendance.

  • Mémoires de Saint-Simon

    Seul dans la salle d'attente, avec, dans la pièce à l'ordi, la Mexicaine. Sa peau si douce et autre chose à foutre. Il faut trouver le trou et puis tu gicles et tu te retrouves comme un con. Avec toutes les complications et la chtouille. L'autre, masculin, féminin – ne m'intéresse pas. Je parle de Saint-Simon, le duc, pas le socialo. Histoires de généalogies, de gynécologie intergénérationnelle : notre noble se roule là-dedans comme ver en fumier. Il monte et redescend les branches, saute comme un atèle amazonien, comme faisait l'autrice de la Princesse de Clèves . « Elle se garda bien de faire son fils catholique : le père l'était, c'était assez » nous dit le Duc. Voilà comme l'on s'étripait sous l'Ancien Régime.
        Cela fait si longtemps que j'ai renoncé à la vie, aux rencontres, au corps et à  l'autre. Mes sourires sont devenus sans effet. Il porta le nom de prince de Tarente, dont aucun ne s'était avisé depuis cette Charlotte d'Aragon comtesse de Laval-Montfort. Elle s'en va : « Ciao, bonne émission » avec un accent néo-aztèque à couper au couteau. Voir un homme s'escrimer sur un cahier n'incite pas à la conversation. Je veux une efficacité immédiate. « S'intéresser à elle » ? Navré. Je ne sais plus si je souffre ou si j'en prends mon parti. Les « moi » seraient donc successifs ? Voyons voir comment les moi sont. Ma cohérence est donc : « Moi, vivre ? Ça va pas non ? Avec tous ces risques ?

    La moto verte.JPG


        Plutôt rester morpion, plutôt toute sa vie, râler contre le monde entier. » - est-on naturellement introverti ? ¿ Mexicana, me quieres ? De l'intérieur de ma voiture, et vitres relevées, je demande cela aux femmes que je croise sur les trottoirs. Et je me réponds en chantonnant sans fin, sur l'air de Papa maman la bonne et moi : « T'es vieux t'es moche t'es con tu pues / Tu crèves t'es vieux t'es moch t'es con... », etc... Donc: j'ai eu peur. Mais : l'ai décontracté surtout, l'air de s'en foutre, consentir à perdre mon temps, à ne pas « faire mes devoirs » pour Papa l'Instite, il me reste  à tourner en troisième personne pour composer le personnage. Sa mère eut ses raisons, et le mit au service d'Hollande, que nous protégions alors ouvertement, dans lequel il devint général de la cavalerie, gouverneur de Bois-le-Duc, et chevalier de la Jarretière. Et voilà comment on fait carrière grâce à un massacre (je n'ai toujours pas compris ce que c'était), un peu comme le Dauphin que sa belle-mère Yolande d'Anjou a toujours soutenu jusqu'à ce qu'il devînt Charles VII... le Victorieux.
        La féodalité, c'était franc. Les guerres privées, soit : en 1432, chacun se battait contre tout le monde, ce n'étaient qu'incessantes escarmouches. Mais ces gens-là ne connaissaient que la guerre depuis octante ans. Je pense aussi aux jeunes Indiennes de bonne famille, à l'autre bout du monde, qui consultant les annonces matrimoniales avec leurs parents, pesant le pour et le contre, comme s'il s'agissait d'acheter un appartement ou une voiture d'occase ; et une Bengalie, invitée sur le plateau de “Ce soir ou jamais”, disait qu'il n'était rien de plus normal, que la  jeune fille agissait ainsi sans plus de questions que pour avaler un verre d'eau.
        Et nos Occidentaux de s'esclaffer : quoi ! ne pas se marier par amour, accepter de régler cela en famille ! J'estime donc que les siècles passés n'ont pas nécessairement été ceux de la plus grande oppression, et que les gens n'y étaient pas forcément plongés dans le malheur le plus noir. Et que ne dira-t-on pas de nous autres, d'ici peu...
                            
                            15 01 2057

        L'éloignement de ces deux dates, cher public, vous montre bien l'histoire d'amour manquée que ce fut entre Saint-Simon et moi. Depuis 1971 je tente mollement d'achever ce Grand-Œuvre, alchimie du Grand Siècle. Toujours le tome II, que rechevauche le Tome III, d'où maints doublons. Mais je m'en fiche. Finir le II, reprendre le III, cela fera deux couches, le temps des superpositions. Où êtes-vous, public ? De quelles limbes incréées vous penchez-vous à présent sur moi ? Reportez vous en l'an 1707, qui sera votre Préhistoire. Figurez qu'« il y en eut deux » ; des lieutenants généraux, voyons, de la marine ! Ces fameux vaisseaux louis-quatorzièmes que vous avez reconstitués dans le musée de Rochefort, à présent sous les eaux ! Le mérite fit Ducasse, la faveur fit d'O – beau raccourci !
        Ducasse de tous les pays, unissez-vous ! A moi Lautréamont ! À moi chef de ma radiodiffusion, si doux, si secret, si distant ! si saint-simonien, du nom du petit-neveu socialiste, si peu prisé par moi ! Marquise d'O, bonjour ! Votre maison existait donc ? Votre château également ? Je crois l'avoir longé deux fois dans ma voiture, si proche de la grand-voie, sans que je le visitasse ! Et Saint-Simon de poursuivre, assassin vipérin : ...qui, de capitaine tout nouveau, et tout au plus lorsqu'ik fut mis auprès du comte de Toulouse, monta à ce grade si rare et si réserrvé dan sla marine sans être sorti de Versailles, ni s'en être absenté qu'avec M. le comte de Toulouse. Ô l'éternel refrain des mérites bafoués ! lointain écho de La Bruyère ! naïf bailli de Chartres, ignorant l'éternité des choses, et la transmission des faiblesses humaines !
        Mais je fais le malin. Je fais « celui qui sait ». Saint-Simon savait sur son siècle, nul ne sait comment. Il perfidait de partout, il traquait les manquements, les querelles à propos des longueurs de traîne, et les moindres usurpations des bâtards. Pendant ce temps-là, à Toulouse, les fanatiques célébraient toujours la Saint-Barthélémy comme un jour de victoire sur l'hérésie, eux-mêmes lointains descendants d'hérésiarques. On a vu qu'il en couta de ne pas donner une seconde bataille sûrement gagnée, et Gibraltar repris malgré la volonté de l'amiral et de toute la flotte, p. 457 – de cette édition sans doute, Pléiade première. Saint-Simon laissait les références en blanc je suppose.