Mémoires de Saint-Simon
Seul dans la salle d'attente, avec, dans la pièce à l'ordi, la Mexicaine. Sa peau si douce et autre chose à foutre. Il faut trouver le trou et puis tu gicles et tu te retrouves comme un con. Avec toutes les complications et la chtouille. L'autre, masculin, féminin – ne m'intéresse pas. Je parle de Saint-Simon, le duc, pas le socialo. Histoires de généalogies, de gynécologie intergénérationnelle : notre noble se roule là-dedans comme ver en fumier. Il monte et redescend les branches, saute comme un atèle amazonien, comme faisait l'autrice de la Princesse de Clèves . « Elle se garda bien de faire son fils catholique : le père l'était, c'était assez » nous dit le Duc. Voilà comme l'on s'étripait sous l'Ancien Régime.
Cela fait si longtemps que j'ai renoncé à la vie, aux rencontres, au corps et à l'autre. Mes sourires sont devenus sans effet. Il porta le nom de prince de Tarente, dont aucun ne s'était avisé depuis cette Charlotte d'Aragon comtesse de Laval-Montfort. Elle s'en va : « Ciao, bonne émission » avec un accent néo-aztèque à couper au couteau. Voir un homme s'escrimer sur un cahier n'incite pas à la conversation. Je veux une efficacité immédiate. « S'intéresser à elle » ? Navré. Je ne sais plus si je souffre ou si j'en prends mon parti. Les « moi » seraient donc successifs ? Voyons voir comment les moi sont. Ma cohérence est donc : « Moi, vivre ? Ça va pas non ? Avec tous ces risques ?
Plutôt rester morpion, plutôt toute sa vie, râler contre le monde entier. » - est-on naturellement introverti ? ¿ Mexicana, me quieres ? De l'intérieur de ma voiture, et vitres relevées, je demande cela aux femmes que je croise sur les trottoirs. Et je me réponds en chantonnant sans fin, sur l'air de Papa maman la bonne et moi : « T'es vieux t'es moche t'es con tu pues / Tu crèves t'es vieux t'es moch t'es con... », etc... Donc: j'ai eu peur. Mais : l'ai décontracté surtout, l'air de s'en foutre, consentir à perdre mon temps, à ne pas « faire mes devoirs » pour Papa l'Instite, il me reste à tourner en troisième personne pour composer le personnage. Sa mère eut ses raisons, et le mit au service d'Hollande, que nous protégions alors ouvertement, dans lequel il devint général de la cavalerie, gouverneur de Bois-le-Duc, et chevalier de la Jarretière. Et voilà comment on fait carrière grâce à un massacre (je n'ai toujours pas compris ce que c'était), un peu comme le Dauphin que sa belle-mère Yolande d'Anjou a toujours soutenu jusqu'à ce qu'il devînt Charles VII... le Victorieux.
La féodalité, c'était franc. Les guerres privées, soit : en 1432, chacun se battait contre tout le monde, ce n'étaient qu'incessantes escarmouches. Mais ces gens-là ne connaissaient que la guerre depuis octante ans. Je pense aussi aux jeunes Indiennes de bonne famille, à l'autre bout du monde, qui consultant les annonces matrimoniales avec leurs parents, pesant le pour et le contre, comme s'il s'agissait d'acheter un appartement ou une voiture d'occase ; et une Bengalie, invitée sur le plateau de “Ce soir ou jamais”, disait qu'il n'était rien de plus normal, que la jeune fille agissait ainsi sans plus de questions que pour avaler un verre d'eau.
Et nos Occidentaux de s'esclaffer : quoi ! ne pas se marier par amour, accepter de régler cela en famille ! J'estime donc que les siècles passés n'ont pas nécessairement été ceux de la plus grande oppression, et que les gens n'y étaient pas forcément plongés dans le malheur le plus noir. Et que ne dira-t-on pas de nous autres, d'ici peu...
15 01 2057
L'éloignement de ces deux dates, cher public, vous montre bien l'histoire d'amour manquée que ce fut entre Saint-Simon et moi. Depuis 1971 je tente mollement d'achever ce Grand-Œuvre, alchimie du Grand Siècle. Toujours le tome II, que rechevauche le Tome III, d'où maints doublons. Mais je m'en fiche. Finir le II, reprendre le III, cela fera deux couches, le temps des superpositions. Où êtes-vous, public ? De quelles limbes incréées vous penchez-vous à présent sur moi ? Reportez vous en l'an 1707, qui sera votre Préhistoire. Figurez qu'« il y en eut deux » ; des lieutenants généraux, voyons, de la marine ! Ces fameux vaisseaux louis-quatorzièmes que vous avez reconstitués dans le musée de Rochefort, à présent sous les eaux ! Le mérite fit Ducasse, la faveur fit d'O – beau raccourci !
Ducasse de tous les pays, unissez-vous ! A moi Lautréamont ! À moi chef de ma radiodiffusion, si doux, si secret, si distant ! si saint-simonien, du nom du petit-neveu socialiste, si peu prisé par moi ! Marquise d'O, bonjour ! Votre maison existait donc ? Votre château également ? Je crois l'avoir longé deux fois dans ma voiture, si proche de la grand-voie, sans que je le visitasse ! Et Saint-Simon de poursuivre, assassin vipérin : ...qui, de capitaine tout nouveau, et tout au plus lorsqu'ik fut mis auprès du comte de Toulouse, monta à ce grade si rare et si réserrvé dan sla marine sans être sorti de Versailles, ni s'en être absenté qu'avec M. le comte de Toulouse. Ô l'éternel refrain des mérites bafoués ! lointain écho de La Bruyère ! naïf bailli de Chartres, ignorant l'éternité des choses, et la transmission des faiblesses humaines !
Mais je fais le malin. Je fais « celui qui sait ». Saint-Simon savait sur son siècle, nul ne sait comment. Il perfidait de partout, il traquait les manquements, les querelles à propos des longueurs de traîne, et les moindres usurpations des bâtards. Pendant ce temps-là, à Toulouse, les fanatiques célébraient toujours la Saint-Barthélémy comme un jour de victoire sur l'hérésie, eux-mêmes lointains descendants d'hérésiarques. On a vu qu'il en couta de ne pas donner une seconde bataille sûrement gagnée, et Gibraltar repris malgré la volonté de l'amiral et de toute la flotte, p. 457 – de cette édition sans doute, Pléiade première. Saint-Simon laissait les références en blanc je suppose.