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Livre - Page 17

  • Les vautours de Quatorze (Lemaître, Au revoir là-haut)

    Les vautours font ripaille, les portefeuilles s'épaississent, Le court extrait à venir concerne le capitaine Pradelles, escroc très bien considéré dans les hautes sphères, qui s'entretient de finances avec la plus pure désinvolture :
        "La Commission d'adjudication des marchés publics se réunissait ce jour-là, elle était en conclave depuis quatorze heures. Grâce à ses interventions et à cent cinquante mille francs de dessous de table, Pradelle l'avait bétonnée : trois membres, dont deux à sa botte, devaient trancher sur les différentes propositions, décider en toute impartialité que la société Pradelle et Cie présentait le meilleur devis, que son spécimen de cercueil , déposé au magasin du Service des sépultures, était le plus conforme à la fois à la dignité des Français morts pour la patrie et aux finances de l'Etat. Moyennant quoi, Pradelle devait se voir attribuer plusieurs lots, une dizaine si tout allait bien. Peut-être davantage.
         - Et au ministère ?
        " Un large sourire s'épanouit sur le visage étroit de Jardin-Beaulieu," (c'est un petit bonhomme qui vendrait son âme au diable pour faire partie de la haute société pourrie) "il avait la réponse :
        " - L'affaire est dans le sac ! Le Singe Vert F.JPG

    Le Singe Vert F.JPG


        " - Oui, ça, je sais, cracha Pradelle, excédé. La question, c'est quand ?
        " Son souci n'était pas seulement lié aux délibérations de la Commission d'adjudication. Le Service de l'état-civil, des successions et des sépultures millitaires dépendant du ministère des Pensions était autorisé, en cas d'urgence ou s'il l'estimait nécessaire, à attribuer des marchés de gré à gré. Sans passer par un appel à concurrence." Barrière bien insuffisante, susceptible même d'attiser plus encore les convoitises. " Une vraie
    situation de monopole s'ouvrirait dans ce cas pour Pradelle et Cie qui pourrait facturer à peu près ce qu'il voudrait, jusqu'à cent trente francs par cadavre...
        " Pradelle affectait le détachement que les esprits supérieurs adoptent dans les circonstances les plus tendues, mais il était, en fait, d'une nervosité folle. A sa questin, Jardin-Beaulieu  n'avait jhélas pas encore de réponse. Son sourire s'effondra." C'est du Pagnol, carrément, du Topaze, en plus sinistre.
        " - On ne sait pas.
        " Il était livide. Pradelle détourna le regard, c'était le congédier. Jardin-Beaulieu battit en retraite, fit mine de reconnaître un membre du Jockey et se précipita piteusement à l'autre bout du vaste salon." Quand je vous disais qu'on s'amusait bien. "Pradelle le vit s'éloigner, il portait des talonnettes. S'il n'avait pas été miné par le complexe de sa petite taille, qui lui faisait perdre tout son sang-froid, il aurait été intelligent, dommage. Ce n'était pas pour cette qualité que Pradelle l'avait recruté dans son projet. Jardin-Beaulieu avait deux mérites inestimables : un père député et une fiancée sans le sou (sinon, qui aurait voulu d'un pareil nabot !), mais ravissante, une jeune fille très brune avec une jolie bouche que Jardin-Beaulieu devait épouser dans quelques mois. A la première présentation, Pradelle avait pressenti que cette fille souffrait en silence de cette alliance avantageuse qui discréditait sa beauté." J'aurais plutôt dit "désavantageuse", mais après tout, le fils d'un député... "Le genre de femme qui aurait besoin de revanches et, à la voir se déplacer dans le salon des Jardin-Beaulieu - Pradelle avait un oeil infaillible pour cela, comme pour les chevaux, disait-il -,il aurait parié qu'en s'y prenant bien, elle n'attendrait même pas la cérémonie.
        " Pradelle retourna à l'observation de son verre de fine, considérant pour la énième fois la stratégie à adopter.
        " Pour fabriquer autant de cercueils, il faudrait sous-traiter avec pas mal d'entreprises spécialisées, ce qui était rigoureusement interdit par le contrat avec l'Etat." La vie, la mort, le sperme, les asticots, la soupe est prête. "Mais si tout se passait normalement, personne n'irait y voir de plus près. Ce qui comptait - l'opinon était unanime -, c'était que le pays dispose, dans un délai décent, de jolis cimetières peu nombreux, mais très grands, permettant à tout un chacun de classer enfin cette guerre parmi les mauvais souvenirs." - et de se remettre à baiser pour la prochaine. Ceux qui n'aiment pas lire ont tort : ils se privent de la mathématique même de la vie, car les situations obéissent assurément à des schématisations caricaturales, mais qui représentent très bien la géométrie des rapports humains, dans toute leur simplissime puanteur ; la littérature dévoile tous les rouages, de même que l'algèbre permet d'envoyer, finalement, des sondes sur les comètes.

  • Au revoir là-haut


        Au revoir là-haut signifie "on se reverra là-haut, au ciel, et sans grandes chances de se retrouver ici-bas". C'est extrait d'une lettre de poliu démoralisé, dont la prophétie s'est vraisemblablement réalisée. Le roman repose sur une solide documentation comme on dit, et de nombreuses missives de soldats dans la boue jusqu'aux genoux et dans les shrapnells jusqu'au thorax. Il se passe un drôle d'incident, où le capitaine flingue un de ses soldats pour abandon de poste, où le bidasse Maillart se fait engloutir sous la terre par un obus tombé trop près, se retrouve nez à nez avec une tête de cheval mort et enterré, se fait sauver par un camarade qui creuse, qui creuse et le délivre, mais en même temps se fait couper la moitié supérieure de la tête par un éclat d'obus.
        Donc, notre Maillard bien content d'avoir la vie sauve se retrouve immensément coupable d'avoir transformé la tête de son sauveur en gorge sans visage, qui ne peut plus se présenter à sa famille. Cette gueule-cassée s'appelle Edouard, et préfère encore passer pour mort, que de réapparaître dans sa riche famille sans visage du tout. Le sauvé recueille le sauveteur et le nourrit, puis envoie une lettre pour signaler son décès. Les liens que le survivant et le mutilé entretiennent deviennent lourds de culpabilité réciproque, et la guerre s'achève. Hélas, après la guerre, les familles veulent récupérer leur morts, ou ce qu'il en reste.     Les inhumations se passaient à la va-vite, sans point de repère sauf une croix souvent anonyme, "ici, un soldat", et le bombardement suivant renvoyait tout ça revalser dans les airs. Donc, après le 11 novembre, l'Etat et l'Etat-Major se trouvaient confrontés à une double tâche, dans un Nord-Est dévasté, sans communications ou presque. Il fallait démobiliser les soldats survivants, les renvoyer chez eux dans des trains bondés, irréguliers, dans un innommable bordel. Deuxième problème, les corps : ordre avait été donné de les rassembler dans des cimetières collectifs, les plus grands possible, les moins nombreux possibles. Cela impliquait d'innombrables exhumations pas très appétissantes, et des fortunes à gagner pour les fabriquants de cercueils et les entreprises de pompes funèbres.
        Or, notre soldat Maillard se voit contraint par son capitaine bien salaud de retrouver la tombe de son faux décédé, qui n'a plus figure humaine et même plus de figure du tout, car la soeur voudrait bien rapatrier le corps, non pas dans une vaste nécropole inhumaine, mais dans une tombe familiale, car les familles avaient le choix, à condition de laisser tout faire à l'Etat, autrement, vous voyez d'ici l'armada d'entreprises privées avec des pioches et des pelles, arpentant les champs de bataille avec leurs camionnettes ? Bon, où réside la tentation ? Dans le fait de restituer aux familles exigeantes un corps, n'importe lequel, souvent sans nom, souvent méconnaissable, de le fourguer dans un cercueil et de déclarer "Voilà votre mort", moyennant de fortes sommes - voir Le général de l'armée morte d'Ismaël Kadaré.
        Oe le soldat Maillard, témoin de ce qu'il n'aurait jamais dû voir, et transformé en coupable par un capitaine de noble famille et parfaitement dégueulasse, va se trouver mêlé à un scandale de plus en plus immense, et qui n'et pas dû seulement à l'imagination de l'auteur Pierre Lemaïtre : il exista juste après guerre un monstrueux trafic de restes humains, des grands entassés dans des cercueils trop petits mais facturés plus chers, des ossements répartis à la va comme je te pousse, des sommes qui circulent pour acheter les employés d'état civil ou des chauffeurs de corbillards improvisés. Maillard, qui envoya lui-même une lettre de faux décès, devient l'ami de la famille, doit entasser mensonge sur mensonge en esssayant de ne pas se recouper, doit aussi tenir compte du pauvre Edouard qui ne peut plus s'exprimer que par écrit, l'empêcher de se suicider, le renseigner sur ce que devient sa fiancée, en espérant qu'elle ne se marie pas.
      Macaron sur pourpre.JPG  Le capitaine assassin tient Albert Maillard par la barbichette, car il a découvert ce petit manège, fausse identité de mort, magouilles diverses - car notre soldat se débrouille à son tour dans la fraude à grande échelle, procure du luxe à son ami amoché (la patrie lui doit bien ça, et c'est tout de même lui qui a fait sortir Albert du trou d'obus). Et l'histoire continue, la prochaine guerre sera pour dans vingt ans, le récit est palpitant, les chairs pantelantes, les coeurs battant la chamade, et toute la sauce. C'est cynique, morbide, macabre, cruel, chaque héros cache un salaud et souvent vice-versa, "l'Etat glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants" comme il est dit en quatrième de couverture.
        
        Cela donne un ouvrage de plus de 500 pages, financier, social, psychologique, humoristique à pleurer, grotesque à hurler, à l'image des peinture d'Otto Dix ou de Grosz. Pas une longueur, pas d'intrigues alambiquées, la vérité vraie, dégoûtante encore plus que les corps purulents, une grande claque dans la gueule et la saloperie humaine une fois de plus à grande échelle. XXX 63 03 03 XXXLes vautours font ripaille, les

  • Agnès Martin-Lugand

        Aux dernières pages des "Gens heureux lisent et boivent du café", je lis d'atroces dialogues de roman-photo, effaré que deux femmes puissent avoir des procédés aussi ridicules pour s'envoyer un mec, y compris en Irlande. Elles rivalisent de tenues sexy, de regards étudiés, de répliques mordantes, tout ça pour s'envoyer un petit bout de viande. Elles sont largement aussi connes que les mecs inondés de parfums et nageant dans la mimique du gorille, regard conquérant, roulage de mécaniques. Nous ne serions donc que cela, femelles comprises. Avec tout le badigeon du sentiment. Et puis la Française revient à Paris (vous ne voudriez tout de même pas que ce soit Limoges ou Grenoble) et rouvre son café littéraire.
        Ce café s'intitule comme on peut s'y attendre Les gens heureux lisent et boivent du café. Très ingénieuse et insolente association de mots, suggérant l'aristocratie, la stimulation de l'esprit, le raffinement face aux balourds qui ne lisent pas. La librairie fait bar, et même, on a le droit d'y fumer. On retape toute la boutique, avec l'aide d'un certain Félix, pédé de service, très Pédale douce, avec un coeur à la Timsit et des embrassades aussi chastes qu'étouffantes. Le café parisien fête sa réouverture, donc il rouvre, et non pas "il réouvre", assassins de la langue française. Le téléphone sonne, et le livre s'arrête au moment donc où la vie reprend : qui est-ce, au téléphone ?
        Quel gland baveux se balance au loin, à l'autre bout du fil ? On appelle cela une "fin ouverte". N'oubliez pas, chers auditeurs et auditeur-e-s, féministes et féministesses, qu'un critique purement narrative ne saurait être que nulle. C'est souvent la seule que je puisse faire, en la tartinant de mon ton plaisant qui pue le thon. En effet, que dire ? Assassiner cette Agnès Martin-Lugand, rescapée de la Toile, plébiscitée par les "like", rattrapée par les éditions Michel Lafon et retapée pour être présentable ? une femme que j'envie ! qui écrit bien, alerte, rapide, pudique et distancée quand elle relate le deuil épouvantable de son héroïne ? En vérité je ne puis : ignorons de quels matériaux réels ou imaginaires elle a ficelé cette histoire touchante ou bouleversante ou poignante (par ordre croissant, bien chaud s'il vous plait) car "ça balance du lourd" comme dit l'homo serviable, homosexualis serviabilis. En effet, perdre son mari et sa fille dans un même accident de la route est atroce. Insurmontable. A ne plus se laver, à vider les paquets de clopes. Pleurer, boire et dormir. On verra si je m'y trouve si je parviendrai à en parler comme ça, dans l'élégance et le détachement. Ce livre est parcouru de l'amour de vivre. Entre le début et la fin, une fuite en Irlande (madame a les moyens), une grande économie de moyens, une langue légère, sans prétention, juste ce qu'il faut d'émotion, la découverte d'une région, d'un mec venu là par hasard, et puis on s'aime, on va sur les îles d'Aran ("Sors", lui répétait-il, "sors un peu"), on couche pour l'hygiène, c'est ce que le mari mort eût voulu, il est mort en paix en demandant "Survis pour notre fille", donc personne ne lui a dit qu'elle était déjà morte, le lecteur se sent le coeur piqué par une centaine d'épingles, et l'autrice n'en  pas fait des tonnes.
      Le gratte-pied.JPG  Tout restera étranger dans ce livre à quiconque n'a pas vécu ces situations atroces, ou n 'en a même pas entendu parler.  Mais rassurez-vous, puceaux de la mort, cela vous arrivera bien un jour, et d'un seul coup vous trouverez ce livre très méritoire, autobiographique ou non, pour avoir traité si élégamment d'un sujet si propice aux lourdeurs. Le café, la lecture, les relations du monde et non pas mondaines, étaient les béquilles éventuelles, sont devenues les étais et tuteurs indispensables pour se maintenir au-dessus du désastre. Un bon livre, un bon caoua, une bonne bite, et ça repart.  On appelle cela "résilience" ou "rebondissement". Il reste une vie à reconstruire.
        Rien n'est automatiquement gagné, mais rien n'est perdu non plus. Vous lirez donc avec attention, guettant peut-être vos battements de coeur, Les gens heureux lisent et boivent du café, titre-phrase, titre apophtegme, titre péremptoire, optimiste, réconfortant, tombe huit fois, relève-toi neuf refait à neuf. Nous vous proposons un échantillon, une ou deux semaines après le double décès, lorsque déjà l'entourage veut à tout prix vous sortir de là, maladroitement, tout en ayant raison - mais l'itinéraire de l'écrivaine sera plus personnel :
        "Une excursion dans le monde des vivants devenait inévitable, mes placards et mon        

    frigo étaient désespérément vides. Je n'y trouvais que des paquets de biscuits périmés - les goûters de Clara - et les bières de Colin. J'en pris une, la tournai dans tous les sens avant de me décider à la décapsuler. Je la sentis comme j'aurais respiré les effluves d'un grand cru. J'en bus une gorgée, et les souvenirs affluèrent." Laissons-là notre symbolique à deux balles.

  • Benovsky, Le puzzle philosophique

        Cher et adorable public privé de ma présence durant deux semaines, bonjour et bonne fête aux Claude, bien oubliés le lendemain de la Saint-Valentin. Quant à Jiři, ce serait la forme tchèque de « Georges », et le prénom de Benovsky, philosophe, auteur du « Puzzle philosophique », dont nous prononcerons le titre à la française. La philosophie est universelle. Pas pour tous. Une astuce des éditeurs qui veulent vous refuser est de confier votre manuscrit à un lecteur qui n'y connaisse rien : tel poète jugera d'un roman  policier, tel mathématicien se verra confier un roman de trois volumes, et le verdict sera négatif. Votre serviteur n'est jamais parvenu à trouver de l'intérêt à quelque ouvrage philosophique que ce soit, même à supposer qu'il le comprenne.
        Le présent ouvrage est annoncé par un avant-propos de Engel, philosophe genevois. Puis par une préface de l'auteur. Il s'agit d'un ouvrage d'introduction à la philosophie, « matière étudiée dans la classe de terminales appelée « Philosophie » comme certains l'ont écrit sans humour au bac, ce qui est encore plus drôle. Et ce n'est pourtant pas si bête : la définition même de la philosophie est l'un des chapitres les plus ardus, de même que la réponse à la si exaspérante et populaire question « A quoi ça sert ? » - le peuple est exaspérant. Ça sert à penser. Dès que l'on pense, c'est de la philosophie. Peut-on enseigner à penser ? Non, mais à exercer sa pensée. Avez-vous la prétention de penser mieux que moi ? non, mais nous pouvons nous exercer à mouvoir les muscles de notre esprit, de même que le sportif exerce les muscles de son corps, qui ne peuvent être efficaces d'ailleurs que si son esprit s'applique à ses muscles.
       Fronton.JPG Et sans corps, essayez voir de penser. Ceux qui ne veulent exercer ni leur corps ni leur esprit ni l'ensemble des deux qui est indubitable ne sont pas des hommes libres, mais des flemmards, tout simplement. Des adeptes du fauteuil-bière devant les matches, ou des perroquets plus ou moins bornés. Rassurez-vous, les stades intermédiaires permettent d'établir une typologie humaine quasiment inépuisable. Quant au puzzle philosophique, vous l'avez deviné, il est impossible à monter. A la fin du meuble, il vous reste toujours entre les mains une pièce qui ne va nulle part, comme dans le sketch de Gad el Maleh. La philosophie n'est pas faite en effet pour accoucher d'un système, d'une idéologie, d'une application politique ou religieuse, mais pour lever l'une après l'autre les questions comme des lièvres dans une battue.
        Ce livre (obtenu en ôtant le « è » de lièvre) traite avec humour et proximité de cinq prises de tête que l'on peut comprendre jusqu'à un certain point. Le langage en est simple, donc suspect aux jargonneurs et aux snobs, qui sont moqués dans la préface : il ne faut pas en effet systématiquement
    soupçonner un ouvrage de simplisme sous prétexte qu'il emploie un vocabulaire et des tournures de phrases accessibles. Il ne faut pas non plus comme Cons-Sponville aligner des phrases toutes faites et pas trop choquantes comme un éditorial de Sud Ouest. Et la philosophie ne saurait non plus se contenter de l'étude du présent, sous formes de solutions toutes trouvées pour le Pakistan, la Chine et le Japon, lesquels ont déjà leur philosophie, que nous ignorons pour la plupart : un peu de modestie. La philosophie, nous y revenons, n'est donc pas uniquement réflexion sur le temps présent, dans une perspective utilitariste : c'est ainsi que bon nombre de philosophes autoproclamés viennent débiter leurs opinions sur la prétendue crise financière ou la meilleure façon de traiter les criminels récidivistes : la philosophie ne consiste pas à donner son avis sur tout et sur n'importe quoi comme votre voisin de palier, dont vous êtes le voisin de palier.
        C'est ainsi que les plateaux de télévision recrutent des têtes télégéniques, tenant plus d'Alcibiade que de Socrate, et du soufflé au fromage que du menu cinq étoiles. Entre ces deux écueils, le spécialiste incompréhensible et le Monsieur Tout-le-Monde auteur d'âneries, le philosophe doit se frayer son chemin, modeste, ardu, sans fin, mais pourvu de beaux panoramas. Voici quelques petites choses que j'ai comprises au début, puis que j'ai laissé tomber par faiblesse de tête. « Le monde extérieur existe-t-il, ou bien n'est-il qu'une représentation de mon cerveau ? Le fait que les autres voient le même monde est-il alors le fait d'une hallucination collective ? et si le monde est unique pour tous, comment se fait-il que chacun possède sa solution pour Israël ou l'enseignement ?
        Autre chose : « soros » veut dire « le tas » ; à partir de combien de grains de sable peut-on parler d'un « tas » de sable ? Vous n'en avez rien à faire ? Mais si vous avez 100 000 cheveux, vous n'êtes pas chauve ; à 100 000  moins un, non plus ; ni à 100 000  moins 10. Si A est B, que B est C, ainsi de suite jusqu'à Y  = Z, alors A est Y. Partant de là, à partir de combien de cheveux est-on chauve, à partir de quelle teinte peut-on vous qualifier de blond, à partir de quel signe êtes-vous mort ou vivant ? La décomposition, certes, mais certaines parties de nous sont déjà mortes, regardez les jolies taches brunes sur le dessus de vos mains... Vous voyez qu'un problème idiot du Journal de Mickey peut dégénérer en question grave : est-ce que sucer, c'est tromper ? - vous n'entendrez pas parler de ça dans le Journal de Mickey...
        Philosopher, ce n'est pas nécessairement prendre un air grave et constipé ! Tenez : le fameux raisonnement du bateau de Thésée. On y change une planche, une volige, un peu du pont, un peu du mât – à la fin, il n'y a plus une parcelle du bateau qui ait appartenu au bateau initial. Pas une cellule de votre corps qui n'ait été changée de puis votre cinquième anniversaire – sauf dans le cerveau, je crois ; et ce tableau, depuis le temps qu'on le restaure, de siècle en siècle, comment affirmer sans rougir qu'il est bien le même que celui du peintre, mort depuis cinq cents ans ?  Alors, il faut bien utiliser la notion d'espace-temps, de la cinquième dimension, avec ce problème que le temps a une direction, unique, tandis que l'espace en a autant qu'on veut. Ou bien, si le temps est réversible, nous pourrons voyager, un jour, dans le temps – mais alors, notre passé n'a-t-il pas été façonné par des hommes du futur ? toute une collection de livres et de films a exploré cette dimension de l'imaginaire ; car si nous pouvons voyager dans le temps, c'est qu'il est figé, il n'y a ni demain, ni aujourd'hui, ni demain !
        Mais alors, nous ne sommes pas libres, tout est écrit, par Dieu ou par les hommes du futur ? Nous nageons en plein d'Ormesson, en pleins clichés, mais ces questions nous fascinent toujours autant, radotage ou pas, et gardons-nous bien de trouver une solution, car nous nous empresserions de trouver encore un problème dans la solution. Au lieu de nous « prendre la tête », agissons, diront quelques sages de bistrot (nous en faisons partie) – oui, mais agir implique des principes, dont nous ne saurons jamais s'ils sont vraiment vrais, ou vraiment faux, ou faussement vrais, au secours ! À quoi bon chercher la vérité, et cette question a-t-elle même un sens ? « Qu'est-ce que la vérité ? » - c'est la question de Ponce-Pilate à Jésus.
        Jésus avait la vérité : il a mal fini, si toutefois il a fini. Autrement dit, démerdons-nous, ne soyons ni trop indécis, ni trop péremptoires. Mais ne reculons jamais, petits humains, devant une petite cure de philosophie théorique, même abstraite, métaphysique : elle rejoint très vite nos préoccupations quotidienne. Que le meilleur gagne, et entraîne les autres à devenir ses ex-aequo. Car la vie ne saurait être un simple champ de bataille. « Le puzzle philosophique » de Jiři Benovsky, est l' «un des rares livres écrit en français dans lesquels on trouve l’évocation du présentisme et de l’éternalisme". Je cite ici  Baptiste Le Bihan : "Le chapitre IV, “Le journal d’Eééédipe” explique en effet que la possibilité des voyages dans le temps suppose l’éternalisme. Le texte est bref et clair. Je vais évoquer un point" dit-il "sur lequel je ne suis pas d’accord avec l’auteur. Celui-ci affirme que l’un des défauts de l’éternalisme est de conduire à un fatalisme (p.103) :  “puisque le futur existe, mes actions futures et mes volontés elles-mêmes sont déjà fixées, et je ne suis donc même pas libre de vouloir autre chose que je ne veux et d’agir autrement que je n’agis !”. Jiri Benovky affirme ensuite qu’une solution pour réconcilier libre-arbitre et éternalisme serait peut-être les espace-temps à branches. Le Bihan n'est pas d'accord.
     "Jiri Benovsky aborde quelques grands problèmes philosophiques par le biais de cinq petites histoires, qui renvoient les unes aux autres à la manière de pièces d'un puzzle et nous fournissent l’occasion de discuter du « problème du vague » (la calvitie, la beauté, la vieillesse) », (…) « de la manière la plus claire et la plus charitable possible et à prendre soi-même parti en essayant de construire sa propre théorie. Les théories discutées ici sont difficiles. Mais Jiri Benovsky nous donne le maximum de chances de les évaluer. Rien de moins élitiste et de moins snob que l’activité consistant à offrir à ses lecteurs des raisons, et à s’adresser chez eux à la capacité de raisonner pour en trouver des contraires ou de meilleures. C’est pourquoi ce livre est l’une des meilleures introductions à la philosophie qu’il m’ait été donné de lire. » Pascal Engel.
        "Ce livre s'adresse donc aussi bien au lecteur débutant en philosophie, qu'au lecteur plus averti qui aura plaisir à reconnaître, traités dans un style alerte et drôle, des problèmes complexes et fascinants." Plutôt que d'avoir infligé aux auditeurs nos réflexions aigres-douces d'ignorant mécontent de se faire déranger dans son petit confort, nous n'aurons donc fait que reprendre à notre manière, ou de citer, les critiques compétents de ce "Puzzle philosophique" dû à Benovsky, né en 1978, enseignant à Fribourg en Suisse, et dont les cours doivent être passionnants.

  • Renart Le roman de Guillaume de Dôle


        Le roman de Guillaume de Dôle s'interprétait naguère comme une suite au Roman de la rose. Nos spécialistes l'en ont détaché. Il ne s'agit plus de conquérir la Dame assiégée dans le château-fort de ses vertus, ni de vouer la femme aux gémonies traditionnelles, mais jusqu'ici du moins, de célébrer la bonne chère, le luxe et l'affabilité royales. Ce serait même  de l'empereur d'Allemagne, Conrad, qu'il est question, qui tombe amoureux de la belle Lïénor, juste en l'entendant célébrer par son trouvère de service, Juglet nomine. Le thème est celui de l'amour de loin, mais qui ne s'est pas amouraché de sa petite correspondante américaine. Toujours est-il que cet empereur envoie son messager auprès du frère de cette accorte damoiselle, qui se nomme Guillaume de Dôle, en Franche-Comté.
      

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     Ce n'est partout qu'un vaste festin, avec robes retroussées, musique, vins et poulardes. Nous avons devant nous plus de quatre mille vers encore, ce ces petits octosyllabes vifs et essoufflés. Voici Lïénor mandée à la cour du saint empereur germanique, ce dont sa mère esjouit fort : c'est tot honor qui nous vendra. La langue est d'oïl, encore accessible : rien de plus honorable que d'être ainsi demandée, pourvu que vertu soit sauve, ja n'y faudra, "cela ne manquera pas" - li cuers le m'a tos jors bien dit, belle fierté, sincère amour, début du feuilleton, bal de la débutante e tutti quanti. Mais le messager presse: en avant sans doute pour les draps "les plus beaux du monde", la vaisselle "dont on ne vit jamais la pareille" (dentaire) et autres énumérations fastueuses. Uns sien chevaleirs qui porvit / la letre si li a - Filz, vos irez, ce dit la mere. leüe : nous pensions à l'ignorance, les dames ne savent point lire, mais il était d'usage nous dit-on qu'une lettre fût d'abord parcourue (verbe "porvir") par un clerc ou un chevalier (ici) avant d'être remise à son destinataire de haut rang :
        Li empereres vos salue ; / après, si vos mandë et prie, lués qu'avrez  (dès que vous aurez) ceste letre oïe, / que ja n'y querez nule essoigne (nulle excuse) / por aloigne ne por besoigne (sans retard ni besogne urgente) / que vos n'ailliez a lui lués droit, / qu'il n'iert mes liez (car il ne sera jamais heureux) jusqu'il vos voit. Lettre brève, galante en son début,
    COLLIGNON        "LECTURES"
    Jean RENART    "LE ROMAN DE GUILLAUME DE DÔLE"    62 10 02  23



    enamourée en sa fin, mais bien autoritaire en son corps : convocation sans délai, l'empereur exxige de tout laisser en plan pour soulager son coeur d'aristocrate endolori. Comment se dérober ! Filz, vos irez, ce dit la mere. / Grant honor vos fet l'emperere / quant il si belement vos mande. Il va de soi que le grand frère servira de chaperon.
        Une fille bien née de la Franche-Comté ne saurait ainsi chevaucher seule ni enmi de rustres chevaliers. Or ce frère, ainsi que l'empereur et toute gent de cour, se préoccupe avant tout de sa chasse et de ses aises : Dame, ainz irons à la vïande / et puis aprés si ferons el. D'abord bouffer. La rime est plaisante : l'empereur vous mande - ma mère, d'abord la viande. Haha ! ce qu'on se bidonne. Avant les préparatifs du jeune couple frère et soeur, nous aurons droit aux apprêts du festin, ce que faisait déjà Homère. Et lorsqu'on a bien bu et bien roté dans sa manche, on peut se mettre en branle et se faire sauter sur son cheval, allure tape-cul. L'en done l'eve par l'ostel, c'est-à-dire l'eau, car on a de l'hygiène en ce temps (plus personne à présent ne se lave les mains avant de passer à table) ; l'eve, c'est l'eau (d'où l'évier), mais le rapport avec notre mère à tous n'est qu'une coîncidence phonétique, dont maints commentateurs ont fait des gorges chaudes) - si assieent li chevalier. Sans "s" au pluriel, car le "s" est la marque, au contraire, du singulier.
        Nous n'y coupons pas : après le repas de l'empereur, ou les repas, nous devrons apprendre que tout le monde a bien bouffé : Cil qui tot set sanz ensegnier / quanqu'il apartient a honor / prist le vallet l'empereor / qui mout estoit de bone part ,/ si se vont seoir d'une part / de la table a un des corons. Et là, Fitzgerald, il nous faut de la glose et du commentaire. Le fils apparemment "sait tout sans avoir rien appris", ce qui était la prétention des nobles. Il sait tout ce que l'on doit à la courtoisie, en tout cas, d'instinct, par sa noble éducation ; il serait de la dernière impolitesse de laisser illico l'envoyé repartir sans lui avoir offert un festin, puisqu'aussi bien c'est l'heure du repas.
    COLLIGNON        "LECTURES"
    Jean RENART    "LE ROMAN DE GUILLAUME DE DÔLE"    62 10 02  24



        Et l'honneur de l'empereur n'en sera pas amoindri, non plus que le sien, qui est d'obéir. Les ordres sont les ordres, mais le respect mutuel règne : l'envoyé est "de bone part", entendez de bonne famille, da buona parte, il aura donc la place d'honneur, non pas dans les corons, mais à une extrémité de la table. Char orent assez et poissons / a cel mengier à grant plenter. On s'est donc bien bourré la panse, car le grand seigneur est celui qui régale, qui offre, qui estime ses convives à proportion de ce qu'il offre. Largesse est vertu de noble. "Biaus amis, or avez esté, / fet-il, maintes fois miex serviz" - prononcez "mieux" je vous prie. L'hôte joue de modestie, car la chère impériale est abondante, mais moins raffinée sans doute qu'au bord du Rhin chez Sa Majesté Conrad, qui n'est ni le Premier de Germanie, ni le Deux dit "le Salique", ni le Trois de Hohenstaufen, qui ne fut jamais couronné.
        Mout mengissiez (vous auriez mangé) or a enviz / cette viande a vavassor (nourriture de petit noble) / en la maison l'empereor. "A enviz" veut dire ici "de mauvais gré". Ce sont là politesses de maître de maison. Et le serviteur de renchérir, car il n'est pas question de dénigrer, même par courtoisie, la table de l'Empereur Romain Germanique : " - Sire, dit-il, ce n'est pas doute, / mes (mais) venaison qui flere toute /de senglers ("qui embaume", après préparation s'entend...). Laissons-les pour l'instant à leurs agapes.