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André Maurois "Terre promise"

    Nous avons lu cela cent fois : pour mémoire, Anna Karénine, chef-d'œuvre, La fontaine Médicis de Kessel, pas trop mal, Mort, où est ta victoire de l'ineffable catholique Daniel-Rops, et pour sombrer dans le ridicule de feuilleton « Bonnes Soirées », Les murmures de Satan par Michel de St-Pierre, et j'en passe, j'en passe. L'histoire, la biographie, carrément, d'une jeune fille bourgeoise et romantique (Madame Bovary, Une vie de Maupassant pour nous hausser à nouveau), qui s'amourache du premier homme velu venu, le trouve épouvantablement terne dans l'existence, et adroit comme une trompe d'éléphant au lit, mais je fais injure à nos amis pachyderme. Il faudrait mentionner aussi en bonne place Tess d'Urberville de Thomas Hardy, laquelle assassine son mari qui lui a demandé une fois de trop « Alors, toujours malheureuse » ? - quand on est gaffeur, on est gaffeur.
  Le petit seuil coquet.JPG  On est un homme, quoi : vous savez, comme disait Bretecher, comme une femme, mais avec pas de seins, et une petite tripe qui pendouille. Bref, c'est fou ce qu'on nous aime dans les romans pour femmes, et Terre promise d'André Maurois, de l'Académie française, ne fait pas exception à la règle : c'est la guerre des sexes, du moins dans la grande bourgeoisie croyante, où les femmes n'ont rien d'autre à faire que de passer derrière leurs boniches pour leur reprocher de n'avoir pas su mettre la table ou repasser le linge. Il y a des variantes, mais il est bien entendu que les femmes sont victimes de la muflerie masculine, qu'elles vivent sur terre un enfer de banalité, jusqu'à ce qu'elles rencontrent « le bon », qui se trouve comme par hasard déjà maqué, ou inaccessible, ou mort.
    Ces dames n'ont pas tort, car nous sommes largement aussi chiants qu'elles, et n'avons qu'une idée en tête au niveau de la braguette : celle d'introduire dans la charmante corolle féminine « cette horrible chose que vous avez là », comme disait je crois la comtesse de Chimay, gouine et belge (une cumularde). Et, selon Marlène Dietrich, « c'est toujours l'histoire d'un homme qui veut mettre son machin dans une femme, qui ne veut pas ». Ce qu'il faut, vu le besoin immense que les hommes ont des femmes, incapables qu'ils sont de réfréner leurs instincts (c'est ce que dit sa mère à sa fille Claire dans le roman de Maurois), il faut leur tenir la dragée haute, et « qui donne ses lèvres est perdue », je cite encore.   
    Claire est la fille du général Forgeaud, qui mourra en 14-18, et possède son banc d'œuvre à St-Machin-sur-Chose (Larbaud), avec son nom dans le cuivre sur le prie-Dieu. La petite fille avec laquelle nous faisons connaissance, plus tard, sera affublée d'une gouvernante anglaise qui considère les hommes comme des créatures répugnantes, je cite, et l'acte d'amour comme une chose
COLLIGNON        LECTURES  « LUMIERES, LUMIERES »
MAUROIS        « Terre promise »    (60 02 05)  61 04 28             98



absolutely disgusting.  La question est de savoir si je ne vais pas finir par confondre toutes ces histoires. Terre promise, j'en ignorais encore tout voici dix-huit mois. La composition en remonte à 1945. Une petite fille de 6 ans récite ses prières, mais on ne consent pas à lui expliquer « le fruit de vos entrailles », « qui ne regarde pas les petites filles ». En revanche, la nourrice lui chante le roi Renaud, qui revient de guerre « avec ses tripes dans ses mains » d'où le verbe « se tripoter toutes tripes ôtées ». La fillette imagine des choses sales et sanglantes, elle n'a pas tort. Ce gâchis éducatif  s'opérait encore entre les deux guerres, ou avant la première.
    Je crois bien qu'il se perpètre encore de nos jours. Observons deux facilité dont les Maurois n'avaient pas conscience : d'une part, la surreprésentation du milieu très bourgeois, où l'on se vouvoyait de parents à enfants et réciproquement. Cette surreprésentation régnait déjà au XIXe siècle, farci de faux barons et de marquises d'opérette, sans omettre princes ni princesses, encombrant aussi tous nos classiques. Nous pourrions de nos jours les remplacer par des profs et des journalistes, voire des écrivains, fortement concurrencés tous par les pégreleux, vagabonds et toxicos de tous ordres. Le second cliché, dont hélas personne encore ne s'avise, consiste à conférer aux enfants ou ados des rôles essentiels, comme s'il n'y avait que la formation indélébile du futur adulte qui méritât qu'on s'y attardât.
    De fait, les écrivains, les cinéastes ont raison : il faut  un personnage déchargé de tout travail mécanique ou aliénant, comme un rentier, ou une adolescente en proie aux tourments, nourrie par ses parents. La concurrence vient, ces derniers temps, des hommes mûrs et des vieillards. Mais chez Maurois, nous aurons, très traditionnellement (nous sortons de la dernière guerre) une fillette de six ans disions-nous, qui ne sera ni martyrisée ni attouchée, ce qui tient du miracle par rapport aux obsessions du XXIe siècle. « Le dimanche, Claire était réveillée par les cloches dont le bruit joyeux montait du village ». Vie douce et teinte d'ecclésiastisme, où les forces spirituelles faisaient encore douce autorité.
    Vie aristocratique ou grande bourgeoise, dominant le village de sa gentilhommière. Existence traditionnelle, où pourront s'épanouir les méandres archiusés des amours douloureuses. Pour l'instant, l'enfant se réjouit de la bonne lumière, des attentions de la bonne et du devoir de la messe. Puis viendra le curé. « En ouvrant les yeux elle voyait sur une chaise, près de son lit, sa robe de velours [à elle] qu'avait préparée Léontine. » Très prévisible, très féminin ; la bonne porte un prénom de bonne, qui figurait déjà dans mon premier livre de lecture.


 « Sous les fenêtres, sur le gravier de l'allée, on entendait piétiner les chevaux qu'attelait le vieux Larnaudie, jardinier la semaine, cocher le dimanche. » Milieu riche, mais modeste... Nous avons droit une fois de plus, one more time, aux voluptés de l'âge tendre, supposé perméable à toutes les sensations, voir Enfance de Sarraute. Lointain écho de plus du narrateur de Proust, lorsqu'il s'éveille au-dessus des flots de Cabourg. Confirmation du rang social élevé : la possession de chevaux qui ne soient pas de labour, mais nécessitent une fonction de cocher. Personnel stylé, respectueux. Il porte des identités de peuple, Léontine, qui coiffait une petite fille dans mon premier livre de lecture, et Larnaudie, qui fleure bon son Sud-Ouest mauriacien.
    Nous ne serons pas dépaysé, malgré notre méconnaissance évidente de ce milieu, si souvent mis en scène. Passons au petit déjeuner, sans parents ? « Dès que sa fille avait eu six ans, la Comtesse Forgeaud avait décidé de l'emmener à la grand-messe. »  Noblesse d'Empire, sans particule, gagnée près des forges, du moins dans le patronyme, Forgeaud. La Comtesse sera hautaine, attirera l'admiration de sa fille, et toutes les culpabilités qui immanquablement s'en suivent. La fillette fera l'apprentissage ainsi non seulement de Dieu, qu'il faut prier chaque soir même sans tout comprendre, mais de la distinction, des habits à mettre ou à ne pas mettre, des personnes du monde à saluer, des manants à considérer dans la condescendance.

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