Col d'Osquich et langue grecque
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Le col d'Osquich est un tout petit seuil de montagne, juste avant de descendre sur St-Jean de Luz. Nous y avons dormi plusieurs fois, sans télévision, avec belle vue sur moutons dès l'ouverture matinale des volets. J'offre cette prose au peuple. Chambre calme, propice aux meilleurs rêves. Celui-ci se déroulait en Gascogne, à Andernos, plus haut, sur la côte du Bassin. Il faut connaître Andernos hors-saison, privilège dont nous avons souvent joui : la vie s'y déroule insouciante, pour ceux qui n'ont point de soucis. Parfois même, à marée haute, on s'y baigne encore. Nous étions une poignée d'intellectuels, comme on avait coutume de dire en ce temps-là, où le mot n'était pas encore une insulte.
Entre nous régnait l'entente, et parfois l'entraide. Nous étions des camarades qui s'estimaient, indépendamment de toute abondance de diplômes. Le programme ce soir-là comporte l'écoute en public de Maurice Ravel, natif de Ciboure ; trois fois le même morceau, différemment interprété, soumis à nos suffrages ; la première version, anonyme comme il se doit, n'est pas très fameuse. Dans le studio radiophonique siègent évidemment l'équipe de critiques appréciés par nous autres, et nous les écoutons religieusement, ou bien nous insurgeons contre leurs injustices pointilleuses. Or ce jour-là, les auditeurs de France-Musique, depuis remplacée par le trop fameux Radio-Solfège, prirent connaissance d'une nouvelle catastrophique : avant même le second extrait, entra dans le studio un partenaire catastrophé : le disquaire, espèce en voix de disparition, venait de mourir. C'était lui qui prêtait ses disques, il portait des cheveux blancs bouclés, il n'avait pas 60 ans. Aussitôt, à l'invitation des présentateurs (qui interrompent leur émission, la remplaçant par une bande magnétique), nous sortons de notre hôtel pour affluer à sa boutique, à deux pas d'ici : une liquidation aura lieu, car les disquaires n'ont plus de successeurs ; peut-être en reniflant plus ou moins pourrons-nous profiter de vinyles à bas prix, car ils n'avaient pas encore atteint ce regain de réputation ni cette augmentation de prix d'à présent : le vrai son atmosphérique, c'est sur les vinyles qu'on l'obtient.
Plus au fond, le disquaire et sa femme vendaient également des livres, sur de vieilles étagères. J'étais allé sur la tombe de cette épouse, nommée Véra Frantz, squelettique, liquidée en trois jours par un atroce blocage de vessie ; elle avait écrit une œuvre extraordinaire sur le narcissisme féminin, y compris la masturbation dans ce qu'elle a de plus compulsif. Je ne sais plus s'il s'agissait vraiment de reins ou de poumons. Mais les cancers ont de ces sautes d'humeurs... des métastases, c'est bien cela ? Ravel souffrit d'un « ramollisement du cerveau », plus exactement de l' « atrophie de l'hémisphère gauche ». Oui, les meilleurs s'en vont : le disquaire, avant lui Véra Frantz, avant elle Ravel (1937).
Nous sommes gonflés de rage et de larmes. Une dizaine de personnes se pressent à présent dans l'étroite boutique. L'ardeur acquisitrice fait vite place à l'émotion. Il nous faut de l'air, les groupes se recomposent, peut-être, sûrement même, les présentateurs de la radio se trouvent-ils là parmi nous. Nous sommes quelques-uns à nous diriger vers la jetée d'Andernos, hélas reconstruite. La mer a bien baissé, mais c'est très souvent basse mer en fond de bassin, et « haute boue »... Cela permet de consolider l'extrémité de la jetée, où subsiste toujours un peu d'eau. Des ouvriers sont là, qui consolident sa charpente, par-dessous. L'un de nous s'adresse à eux dans leur langue, la grecque démotique.
En ce temps-là, savoir le grec, ancien ou moderne, n'était pas puni d'amende pour « élitisme dommageable aux principes républicains d'égalité » ; de même, les charpentiers connaissaient Ravel, et furent affligés de ce décès qu'on leur apprenait. Véra s'était éteinte à domicile, alors qu'on appelait justement l'ambulance ; peut-être meurt-on mieux chez soi. Elle était souriante sur son lit, et toute vêtue de bleu. Puis nous arpentons la plage. Mon meilleur ami extrait
du sable un Magnum vide, de vin et de message ; et gratte nerveusement de l'ongle un reste d'étiquette étroitement collé ; désormais la cohérence de notre vie sera désorganisée sans remède et je fonds en larmes intérieure. Hommage à notre disquaire, Elie Chouraqui, homonyme du producteur français.
Autour de l'embarcadère, les ouvriers à présent renflouent une vieille embarcation de bois, au dernier stade de la vétusté, dont on pourra juste sauver, au mieux, trois ou quatre voliges