Les belles histoires de Bernard Clavel
Ces romans du courage et de la responsabilité, du risque gratifiant, si différents de ces enchantements de dentelles bourgeoises qu'on oublie sitôt dissipé leur parfum de romans-photos, ce sont eux qui nous ont introduits à la magie de la littérature, par le biais tout simple et toujours imprégnant de la belle histoire. Et celle-ci, dans Harricana – c'est le nom d'une rivière nordique, un nom d'ouragan – n'est pas une de ces histoires invraisemblables nourries de rebondissements puérils, car les enfants ne sont pas puérils. C'est une histoire documentée, pour de vrai : les deux tronçons du Transpacifique se rejoignant sur un pont, l'incendie qui ravage le tout nouveau village en bois, la ruée vers l'or dans le second tome – que je me suis fait offrir – ont eu lieu, séparément, ont été recueillies par une fièvre documentaire scrupuleuse, car Bernard Clavel n'a plus le temps ou le goût de lire ses contemporains : il se passionne pour l'exactitude, où s'insèrent des personnages qu'il fabrique et qu'il aime, ce qui tire définitivement ses écrits du côté de la fiction – mais une fiction où l'on peut vivre.
Il y vit lui-même, au point de s'être présenté à son épouse sous un masque défait le jour où il termina, dit-il, son grand cycle du Royaume du Nord ; tant il avait vécu, aimé et souffert avec toute cette famille si éprouvée. Puis il repartit vers de nouvelles aventures littéraires. Voyez-vous, ce que l'on reproche à la littérature populaire, c'est de se vendre, et de se lire. Je pense à ce mot dont l'auteur me reste pour l'instant inconnu, à savoir qu'il y avait la bonne littérature, qui ne se lisait pas, et la mauvaise, qui se :lisait. Bernard Clavel m'a mis une fois les larmes aux yeux dans son roman Harricana. Il m'a fait une fois rire d'allégresse, tout seul, et pousser un “ouaiaiais !” de concert live, tellement c'était entraînant : il s'agit de l'arrivée triomphale du premier train dans les solitudes du Grand Nord. J'ai marché, j'ai couru, j'ai lu à toute vitesse. Alors qu'il y a tant de livres dans ma bibliothèque, affligés d'un marque-page que je déplace péniblement de quatre ou cinq feuillets tous les trois mois, “parce qu'il faut bien finir ce qui est commencé”. Et je vais même vous dire une chose : c'est moins pompier que Guy Des Cars, cet immondice – voire pas pompier du tout ; ce n'est pas faussement paysan, avec des “cré vain guiou” à toutes les pages ; c'est moins ronflant que Chateaubriand – tenez, c'est mieux écrit que Malraux.
C'est sans manière, sans affèterie, sans lourdeur, avec juste ce qu'il faut d'effets de style pour souligner le récit – sans fioriture pour se faire plaisir. Bernard Clavel, vous le connaissez : il dit ce qu'il y a à dire
Et quand un producteur lui propose de tourner Harricana en l'agrémentant d'un Indien aveugle qui guide l'expédition, d'une petite fille kidnappée pour faire bon poids, et d'une poursuite de train par la police montée canadienne pour faire bonne mesure, il dit, et je cite, je suis parti d'ailleurs d'un éclat de rire chevalin, “Votre scénario, vous pouvez vous le foutre au cul.” En toutes lettres. Voilà comme j'aime. Vous connaissez donc Bernard Clavel : qui n'a pas lu au moins un des ouvrages suivants : Le tonnerre de Dieu ; L'Espagnol ; Malataverne ; Le voyage du père; L'Hercule sur la place ; Le tambour du bief ; La grande patience. Et je ne parle pas des plus récents.
Il est plus que vraisemblable que la revue “Le Bord de l'Eau” n° 21, à paraître en octobre, consacrera quelques pages à l'interview que nous avons menée auprès de l'auteur en son domaine caché de l'Entre-Deux-Mers. Procurez-vous le, et si vous avez l'embarras du choix concernant l'œuvre de Bernard Clavel à lire en attendant, lisez Harricana, et la suite, L'or des dieux. Lisons :
“Pan ! Tchic ! Tchic !
“Donne du mou !”
La petite voile carrée tendait vers le large son ventre brun tout rond de ce bon vent régulier. L'eau clapotait claire le long de la coque d'écorce.”
...
“Ils discutèrent également des dimensions à donner à leur bâtisse et tombèrent d'accord que vingt-deux pieds sur vingt-six était une bonne mesure. Avant d'abattre, ils durent commencer par débroussailler. Ils s'y mirent tous les trois, menant un bon front qui visait à dégager en direction de belles épinettes que le taillis avait contraintes à filer droit pour chercher la lumière.”
“L'air sonnait, tintait, crépitait, ferraillait ou crissait sous leurs efforts. Des appels, des coups de trompe ou de sifflait troublaient une existence sereine que seul avait marquée depuis des millénaires le rythme des saisons.
“A mesure qu'avançait le double serpent de métal luisant, les matériaux arrivaient plus vite et le personnel avec eux.
...
“Grâce à ce passage, une ville naissait. Partagée en deux par le fleuve, elle grandissait, tirant de l'eau et des vastes étendues boisées l'essentiel de ses ressources. On avait tendu des câbles et installé un bac dont le va-et-vient perpétuel permettait de traverser sans trop attendre et sans grimper sur le pont où la marche à pied était dangereuse.”