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Le Singe Vert - Page 34

  • Citations sur divers sujets

    Georges BATAILLE

    1. L'enfance vit dans la foi. Mais si “l'enfant grandit, dépasse les parents de la tête, et regarde par-dessus leur épaule”, il lui est loisible de voir que “derrière eux, il n'y a rien”.

    La littérature et le mal – Baudelaire – L'homme ne peut s'aimer jusqu'au bout s'il ne se condamne – Citant Jean-Paul Sartre Baudelaire Gallimard Ed. 1946 page 60.

     

    1. Aussi gênant soit-il, Hitler ne modifie en rien mon opinion sur les Allemands.

    Depuis ma plus tendre enfance, j'ai aimé et estimé ce peuple : si par exemple une affection de toujours me liait à un ami et qu'il devînt syphilitique, serait-ce une raison suffisante pour lui retirer mon amitié ? De tout mon cœur et par tous les moyens, j'essaierais de lui rendre la santé.

    Jean RENOIR

    Présentation de son film La grande ilusion au public américain en 1938

     

    1. Un peu facile pourtant, le métier de moraliste qui se veut en marge de son époque : on ne sait jamais si c'est parce qu'il la domine ou parce qu'il est à côté.

    Dominique PELEGRIN

    Je suis un attardé qui croit au péché originel

    Article consacré à Gustave Thibon dans le Télérama n° 1287 du 11 09 1974

     

    1. Il y a dans Les Fleurs du Mal de quoi justifier l'interprétation de Sartre, selon laquelle Baudelaire fut soucieux de n'être qu'un passé “inaltérable et imperfectible”, et choisit de “considérer sa vie du point de vue de la mort, comme si une fin prématurée l'avait déjà figée.” Il se peut que la plénitude de sa poésie soit liée à l'image immobilisée de bête prise au piège, qu'il a donnée de lui, qui l'obsède et dont il reprend sans fin l'évocation. De la même façon, une nation s'obstine à ne pas manquer à l'idée qu'elle se donne d'elle-même une fois, et, plutôt que d'avoir à la dépasser, admet de disparaître. La création s'arrête, qui reçoit ses limites du passé et, parce qu'elle a le sens de l'insatisfaction, ne peut se détacher et se satisfait d'un état d'immuable insatisfaction. Cette jouissance morose, prolongée d'un échec, cette crainte d'être satisfait changent la liberté en son contraire.

    Georges BATAILLE

    La littérature et le Mal – Baudelaire - “Baudelaire et la statue de l'impossible”

    citant Sartre dans “Baudelaire”

     

    COLLIGNON « HARDT » VANDEKEEN

    CITATIONS VII 10

     

     

     

    Octobre 1974

     

    1. - De même que tous les hommes ont la même force extérieure, de même (et avec la même variété infinie) ils sont tous semblables par le Génie Poétique.

    Georges BATAILLE

    La littérature et le Mal - « Baudelaire » - « Baudelaire et la statue de l'impossible » citant William BLAKE (« All religions are one »)

  • Adieux à Daniel-Rops

    "Ainsi, elle s'enfonçait, volontairement, sur une route dont elle aurait pu dire elle-même qu'elle n'avait aucune issue. Le sentiment d'être en danger et déchirée au fond de son être lui donnait une rigueur désespérée. Dans les trop brefs instants où elle pouvait rencontrer Jean, il fallait qu'elle épuisât l'éternité de leur passion, et son visage avait pris un éclat étrange, comme si le feu intérieur transparaissait sous la peau. En six mois, son amour avait atteint à une telle intensité qu'on eût malaisément imaginé qu'il pût monter encore. Le soir même du jou où elle avait rendu visite à l'abbé Pérouze, elle avait rejoint Jean - les jours plus longs étaient peu favorables à laur amour, les tristes jours d'hiver les dissimulaient mieux - encore bouleversée, et elle lui avait dit :

    " - M'aimeras-tu toujours ?" Oui, cela sonne étrangement, un peu roman-photo ; mais les rapports d'homme à femme ne ressemblaient pas du tout à ceux ce maintenant, ils étaient très "roman photo" justement. "Non, tais-toi, ne réponds pas... Ce ne sont pas des mots qui peuvent répondre.

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    ARTISTE, CONTACTE-MOI SANS ME FOUTRE DE PROCES AU CUL. MERCI.

    " Il lui caressa doucement le visage, sans parler.

    " - Pardonne-moi, ajouta-t-elle aussitôt. Je suis folle. Pardonne-moi." Après tout, peut-être que les amoureux disent auttant de conneries de nos jours qu'autrefois. "Je ne te demande rien, Jean, tu sais bien, que la permission de t'aimer.

    " Et elle se blottit contre lui, enfantine, plus calme.

    " Elle ne savait pas ce qu'il pensait. Il la jugeait excessive, mais l'aimait telle. Elle avait raison, cela ne pouvait durer. Mais quoi ? Mathilde ?" Eh oui, la femme légitime, toujours malade, jamais crevée ! "Une ombre passait sur son front et, dans ses yeux, un dur reflet. Cela ne pouvait plus durer, mais cela ne pouvait pas changer non plus. Lui aussi jugeait que la route était barrée, et il ne voulait point penser plus avant.

     

    ¤

     

    Souvent, à l'instant où, renonçant à choisir, l'être s'abandonne au hasard, il semble qu'une force inconnue se substitue à sa volonté et le contraigne. Un incident, qu'elle percevait depuis longtemps, allait livrer Laure au destin qui la menaçait." Tatatah...

    "Un jour de juin, les deux seurs Salperrat parlaient dans un coin du préau avec Mlle Louvetin. Laure, qui s'approchait d'elle à leur insu, entendit un fragment de conversation. - "Elle va tout le temps sur la route des marais, après la gare. Mlle de Vastris, vous savez, qui habite à Très-Bras, m'a dit qu'elle la voyait passer souvent. - Il ne faut pas juger sur les simples apparences, répondit Mlle Louvetin. (Tiens, pensa Laure, elle est meilleure que je ne croyais). - Mais je vous dis qu"on la vue, et pas seule..." reprit l'aînée des Salperrat, la vieille fille aux cheveux jaunes. Elle se mit à rire. Les autres lui firent écho.

    - C'est vrai que c'est le gendre du sénateur ?"

    Bref, ragots et caquets. Un roman prenant, suranné, mais si vous y plongez, il vous hantera, et même vous obsèdera. Mort, où est ta victoire ?" de Daniel-Rops. Sans curailleries.

    (compter 33 lignes et ce sera la page 80) (62 08 04)

  • La barbe et les corniauds

    Vous aimez bien votre animal, le plus souvent corniaud pure race -eh merde... - mais de là aux aboiements nocturnes et à l'industrialisation mondaine en quelque sorte de votre existence entière, il y a une marge. Ces objets de luxe bichonnés, tatoués, vaccinés, enrubannés, ne semblent pas, pour un profane, les plus appropriés à communiquer une émotion bien profonde.

    Il faut se détromper : leurs croisements impliquent justement une extrême délicatesse, une grande fragilité physique et affective. Ils ont des affections, voire des dépressions, comme les humains, il faut les aimer individuellement malgré leur multiplication, personnaliser les contacts, surveiller les truffes et les selles, allier les satisfactions vaniteuses et mondaines de propriétaires aux petits soins avec le sens de la bête et de l'affection, aimer son élevage. Et si vous aimez toutes les bêtes de votre élevage, pourquoi n'y adjoindriez-vous pas l'amour de votre mari, qui revient la queue basse mais pas trop après une brève escapade sans même une aventure féminine ? On s'habitue à sa femme, à ses lubies, on s'aperçoit qu'on n'a jamais cessé de l'aimer, que les bêtes n'ont pas été un obstacle à l'amour ni le second terme d'une alternative exclusive.

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    Celui qui fut élevé dans l'admiration d'un père et l'acceptation de ses préceptes jusqu'à l'âge adulte ne peut que finir dans l'adulation d'une épouse et de son jargon, et se couler dans le moule à chienchiens. Ils furent heureux et eurent beaucoup de chiots mâles et femelles (chiot n'a pas de féminin), ils supportèrent les parfums de sueur chiennique, hymne olfactif de leur amour, et voyez-vous, lorsqu'on n'a pas eu la volonté de se créer un destin par soi-même, la sagesse consiste à accepter celui qui vous est tombé sur le paletot. Bienheureux les passifs, surtout chez les riches, et vive les passions insolites. Notre héros est passé d'un moule à l'autre. Il voyagera d'expositions en expositions, parlera croisement, pelage et angles de pattes, mènera une existence oisive et inutile selon les critères du socialisme, et on mettra un chien sur sa tombe. L'ennui de tout cela est que la leçon reste bien mince, les personnages bien schématiques, la réflexion bien superficielle, la niche de lecteurs au sens commercial du terme bien étroite, l'ouvrage éminemment dispensable, le milieu très étroit, très spécialisé, le volume suprêmement intéressant pour les membres animalistes, fort peu pour les profanes, qui préfèreront assurément, pour s'initier, compulser d'abondants ouvrages illustrés. Que nos bourgeois soient pourtant ici remerciés pour avoir ajouté de la beauté au monde, et quelque peu d'humanité parmi les brutes. Le passage qui sera soumis à votre appréciation portera sur les prémisses de l'union conjugale : il n'est question que de noces et reproduction humaines.

    "Au petit jour, Alix m'apprit qu'elle avait un "retard" et qu'il se pourrait bien qu'elle fût enceinte. Ce n'était pas la première fois qu'elle éprouvait ce genre d'alertes intimes. Généralement, elles étaient vite dissipées. Mais là elle evait eu la faiblesse d'en parler à sa mère. Sans doute celle-ci s'était-elle empressée d'en faire état devant mon père lors de leur conciliabule. Et tous deux avaient envisagé cette éventualité comme une bonne raison de hâter le mariage." Tout se passe dans le plus pur cadre bourgeois du seizième, et nous avons ici les indices de cette rage d'élevage qui saisira plus tard cette maman frustrée. "Alix se félicitait d'une circonstance qui, fût-elle fortuite et encore incertaine, avait emporté la décision. Quant à moi, je ne savais ce qui me réjouissait le plus : l'idée du mariage avec Alix ou celle de la naissance de notre premier enfant.

    "Pendant la courte période qui précéda la cérémonie nuptiale, je voyais chaque jour mon père au bureau et il s'amusait de mon impatience. Cela ne nous empêchait pas de déjeuner entre hommes, comme d'habitude, le dimanche, à La Terrine du Chef. Lors de notre dernier repas de célibataires, mon père me transperça d'un regard en vrille et me dit à voix basse :

    - C'est après-demain que tu te maries ! Alors, laisse-moi te donner le conseil d'un vieux briscard des luttes sentimentales. Si tu aimes vraiment ton Alix, il ne faut pas que ce jour-là soit, pour elle, pareil aux autres." La bourgeoisie bat son plein. Et méfiez-vous des femmes : le père a toujours, bien que marié, couru à droite et à gauche, pour enfoncer sa bite. "Elle mérite mieux que le retour banal à la maison, le dodo de la veille, les caresses de la veille, l'homme de la veille... Tu te dois de lui réserver une surprise extraordinaire, énorme, inoubliable ! Si tu as la chance de l'étonner à cette occasion, elle t'en sera reconnaissante jusqu'à la fin de ses jours ! Ce sera son véritable cadeau de noces ! Un cadeau de noces que toi seul peux lui offrir !

    "Comme j'arrondissais les yeux, il se pencha au-dessus de son assiette où refroidissait un classique tournedos béarnaise et proféra en détachant chaque mot :

    " - Tu devrais te couper la barbe !

    Je tressaillis :

    " - Tu ne parles pas sérieusement papa !"

    Du mariage aux expositions de chiens, de la robe de la mariée aux voitures de luxe, c'est ici en effet le roman des apparences, qui tiennent aussi bien lieu de vie n'est-ce pas... puisque la vie n'est qu'une apparence, rajoutons-en un peu, et supprimons donc cette barbouse qui n'est que le feint attribut d'une virilité aux abonnés absents.

    " - Si !

    " - Mais, souviens-toi... C'est toi-même qui m'as conseillé, il y a quelques années...

    " - J'ai changé d'avis. D'ailleurs, les rares fois où je vous ai vus ensemble, j'ai cru remarquer qu'Alix était contrariée, et même agacée, par ton physique de barbu. Au début, ça l'a amusée." Mais quelle lavette, ce fiston ! si au moins l'auteur en avait fait un drame profond! voyez les faibles chez Dostoïevski ! les anxiétés, les larmes qu'ils vous arrachent ! mais tous les Russes ne s'appellent pas Fédor. "Elle a eu l'impression de coucher avec un autre homme, de te tromper avec toi-même. A présent, je l'observe et je suis sûr qu'elle voudrait te retrouver tel que tu étais quand elle t'a connu : résolument imberbe ! A plusieurs reprises, je l'ai entendue faire des réflexions flatteuses sur tel acteur ou tel chanteur aux joues lisses. Elle n'ose pas t'en parler, mais je parie que cette pensée la travaille et qu'il lui arrive d'en discuter, en cachette, avec sa mère ou avec des amies. Du reste, moi aussi, je trouve que tu étais mieux avant : plus jeune, plus vif, plus moderne..... La barbe vieillit toujours les bonshommes. Elle accentue leur côté pesant, patriarcal, ennuyeux..." - eh bien, ils en ont des soucis, dans la haute..

  • Fattica

    Je suis fatigué. Wo lèy. Ik ben moe. Panter des clous dans l'aggloméré, je vous le recommande. Charrier un meuble et le remonter, à l'étage et dans sa forme, ça reste à faire. Occupons-nous. Soyons heureux. Notre cercueil au moins sera livré tout monté. Puis descendu. Le fossoyeur faisait le tour des assistants, blême, casquette tendue comme une langue. Je n'ai pas osé donner de l'argent, parce que ma femme m'aurait engueulé. Le jour des funérailles de sa grand-mère, ça l'eût mal foutu. Quand même.

    Monsieur l'artisse, tu pourrais me contacter si tu reconnais ton oeuvre, au lieu de m'attaquer courageusement par derrière avec trois avocats payés à guetter les infractions ? ...Parce que je ne fais absolument PAS CONFIANCE en la justice de mon pays.

     

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  • Arthur Golden, "Geisha"

    Arthur Golden est un spécialiste du Japon ; nous serions curieux de savoir ou du moins de voir ce qu'est ce style "toguro" : rien sur Wikipedia, sauf ce samouraï très méchant pour mangas nippons. "Enfin, sortant de l'arrière-salle, Mameha fit son entrée dans un riche kimono crème, ourlé d'un motif aquatique." Le kimono révèle aussi bien le rang social que le raffinement de sa propriétaire.

    Le Singe vert du passage à niveau.JPGD'autre part il est culturellement naturel qu'une future toute petite geisha s'intéresse à ce qui sera un jour une partie d'elle-même et de son âme séductrice, car tout est symbole. Recopions Wikipedia, ce qu'il ne faut jamais faire : "Le choix d'un kimono est très important ; le vêtement ayant tout une symbolique et la façon de le porter comportant des messages sociaux qui peuvent être très précis. Tout d'abord, une femme choisit le kimono suivant son statut marital, son âge et la formalité de l'événement." Nous n'en dirons pas davantage, non sans nous demander s'il était bien conforme à cette entrevue de porter un vêtement aussi luxueux. "Tandis qu'elle ondulait vers la table, je me tournai et m'inclinai particulièrement bas sur ma natte".

    Jamais notre fausse narratrice ne manque d'indiquer ses inclinaisons. Peut-être un auteur vraiment japonais ne l'eût-il pas marqué à ce point. "Quand elle fut parvenue là,

     

    LE SINGE VERT DU PASSAGE A NIVEAU CHER ARTISTE MANIFESTEZ-VOUS AU LIEU DE ME COLLER UN PROCES AU CUL MERCI

     

    elle se laissa tomber à genoux face à moi, prit une gorgée de thé, et me dit : "Eh bien..." Il n'y a pas de chaise. La table est basse. Les Japonais ont-ils plus de varices que nous ? "Chiyo, n'est-ce pas ? Raconte moi donc comment tu as réussi, cette après-midi, à quitter ton okiya. Madame Nitta n'est sûrement pas favorable au fait que ses servantes s'occupent en plein jour de leurs propres affaires, ou bien ?..." Chi-yo ne s'étonne pas d'être abordée sur un ton protecteur : elle est reçue, en tête-à-tête, par une grande dame. "Je ne me serais jamais attendue à une telle question, et je ne savais pas très bien ce que je devais dire, même s'il eût été impoli de ne rien répondre du tout. Mameha buvait son thé en silence et me regardait avec sur son visage ovale une expression amicale. Elle me dit alors : "Tu penses peut-être que je vais te faire des reproches. Mais je veux juste savoir si tu as éprouvé des difficultés pour te rendre ici."

    Voilà qui change des rebuffades et des humiliations.

    De quoi désorienter plus encore.

     

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    Nous sommes à présent début 1940, et notre geisha comptera bientôt vingt printemps. La guerre va durer six mois, le Général Tottori, sale et mal élevé, devient le danna de Sayuri, avec une petite touffe de poiol aubas du ventre d'où peine à émerger une pine sans attrait. Mais elle a rencontré un jeune homme, pas très riche. Comment tout cela va-t-il finir ? Nous ne saurons que dans quelques moi, car à onze pages d'allemand tous les quatre jours, de 414 à 574, cela fait 160. Donc, divisé par onze ... cela fait quinze séances. 15 fois quatre, 120 journées, pas de Sodome, quatre mois, à la louche, soit début avril. Mon Dieu mon Dieu ! ce n'est point désagréable, mais cela m'occupe l'esprit un peu trop.

    Ainsi donc j'écris des chefs-d'oeuvre, mais je ne sais pas me tenir en société, et je peux aller chier. Quelle grossièreté pour un fréquantateur de geishas ! je m'y perds, entre tous ces vieux messieurs richissimes, coiffés sur le poteau (pas le leur) par un jeune homme charmant, et un général grossier, qui baise en buvant de la bière. Elle respecte le sieur Nobu, autrement dit Nobu-san. Elle suppose qu'il la regrette. C'est lui qui reproche à cette jeune femme de la fuir. Mais, "que devais-je donc faire ?" dit-elle (et non pas "se défend-elle", car on peut "dire quelque chose", alors qu'ici le verbe "se défendre" serait intransitif). Ce qui rend ce livre si facile à lire, c'est que tout y est exprimé.

    Il n'y a point d'ellipse. Juste de la narration, et du dialogue explicite : "Je pensais que vous aviez définitivement disparu". Mais elle a cherché à le revoir. Elle a erré autour d'une maison de thé où il se rendait régulièrement, hors du quartier habituel. "Si Takazuru n'était pas venue me voir en larmes, pour me dire combien vous la traitiez mal, je n'aurais jamais appris où je pouvais vous trouver". Takazuru est un tronc d'arbre sur lequel un igre se fait els griffes ; ce tigre, c'est Nobu-san. Il se soûle, et complimente cette pauvre fille sur l'odeur de propreté dégagée par ses cheveux. Et comme elle se réjouit - enfin un compliment ! - il ajoute que pour une fois, "ça change".

    On n'est pas plus aimable. Aussi, Takazuru est-elle venue trouver Sayuri, la regrettée, pour la prier d'arranger les choses. "Eh bien oui, je me suis sans doute comporté un peu grossièrement envers elle". Savoir si par-dessus le marché on couche ou non avec la geisha n'est pas chose aisée à démêler : c'est une forme de rapports très codifiée, la geisha peut refuser, même si l'homme l'entretient. Sauf s'il s'agit de son protecteur officiel, son danna. Mais le statut de la geisha surpasse de loin celui de la pute : elle est respectueuse, et respectée. "Elle n'est pas aussi intelligente que toi - ni, surtout, aussi jolie" - ma traduction ne tient pas compte des subtilités allemandes, elles-mêmes transcrites des subtilités anglaises.

    J'ai cependant observé que les prostituées restent très sensibles aux attentions et aux compliments. C'était du temps où je pouvais bander. Ô nostalgie ! "Et si tu crois que je puisse être en colère contre toi, tu as tout à fait raison". Ô clients pleins de subtilités ! ô véritables rapports humains dépourvus de brutalité ! intermédiaires si riches entre soumission et mondanités ! sincérité en l'absence de sexe ! On peut aimer sa partenaire d'amour codifié sans risquer de balle dans la tête ! mais que savons-nous des rapports de luxe ? je n'ai connu que les putes à trottoir. Cela intéresse peu. "Puis-je demander comment j'ai pu à ce point fâcher mon vieil ami ?" En parfait japonais littéraire.

    Sous les mondanités, la subordination. Mais tous les avantages de la subordination, réversible, par l'exaltation des pouvoirs du charme et des amours plus ou moins feintes. L'homme dominateur et soumis, la femme soumise et dominatrice. Mais, pour finir, dominée par le patriarcat : on n'échappe à un homme que pour en choisir un autre, plus raffiné, plus riche, plus susceptible d'être aimé, ou du moins, estimé. "Nobu s'arrêta" (ils sont en promenade) "et me regarda d'un air terriblement triste". Il reste à dire que ces sentiments ne sont peut-être pas plus artificiels et convenus que nos sentiments à nous autres occidentaux : les héros de ce temps-là jouaient avec la plus grande subtilité sur le fil qui sépare le naturel du factice.

    "Je sentais monter en moi comme une vague d'inclination à son égard, comme je n'en ai éprouvé dans ma vie que pour très peu d'hommes". Il est vieux, elle a de l'estime pour lui, un sentiment très fort et très subtil, qui n'est pas cependant de l'amour, mais plus que de l'amitié. La "Zuneigung", en allemand, quelque soit le terme anglais d'origine, exprime le "penchant", la sympathie". Toutes ces nuances du tendre auxquelles on échappe hélas trop souvent dès la fin des adolescences, toutes ces gammes qui cessent peu à peu de se déployer. "Je me figurai combien je l'avais regretté, combien je m'étais fâcheusement joué de lui". En effet : avoir fait monter les enchères de sa propre possession, du moins l'avoir laissé faire par son okiya, son établissement, puis s'être dérobée, au profit d'un général malotru - voilà qui pouvait fâcher un acquéreur sensible.

    Plus on paye, plus on aime. Ce qui semble s'appliquer à la prostitution, même de grand standing, se trouve aussi pourtant au Moyen Âge français : l'ami, c'est celui qui vous offre de l'argent, ou des cadeaux. Un seigneur doit avoir de la "largesse". "Que sont mes amis devenus" parle aussi de l'argent que Rutebeuf ne recevait plus. L'amour et l'argent, et le cadeau, n'entretenaient pas des rapports aussi apparemment désintéressés qu'ils feignent de l'être de nos jours. Nobu-san a l'impression de s'être fait plaquer. Tromper. Escamoter. "Mais malgré ma honte à la reconnaître, ma sympathie à son égard se mêlait à une trace de pitié"...