La barbe et les corniauds
Vous aimez bien votre animal, le plus souvent corniaud pure race -eh merde... - mais de là aux aboiements nocturnes et à l'industrialisation mondaine en quelque sorte de votre existence entière, il y a une marge. Ces objets de luxe bichonnés, tatoués, vaccinés, enrubannés, ne semblent pas, pour un profane, les plus appropriés à communiquer une émotion bien profonde.
Il faut se détromper : leurs croisements impliquent justement une extrême délicatesse, une grande fragilité physique et affective. Ils ont des affections, voire des dépressions, comme les humains, il faut les aimer individuellement malgré leur multiplication, personnaliser les contacts, surveiller les truffes et les selles, allier les satisfactions vaniteuses et mondaines de propriétaires aux petits soins avec le sens de la bête et de l'affection, aimer son élevage. Et si vous aimez toutes les bêtes de votre élevage, pourquoi n'y adjoindriez-vous pas l'amour de votre mari, qui revient la queue basse mais pas trop après une brève escapade sans même une aventure féminine ? On s'habitue à sa femme, à ses lubies, on s'aperçoit qu'on n'a jamais cessé de l'aimer, que les bêtes n'ont pas été un obstacle à l'amour ni le second terme d'une alternative exclusive.
Celui qui fut élevé dans l'admiration d'un père et l'acceptation de ses préceptes jusqu'à l'âge adulte ne peut que finir dans l'adulation d'une épouse et de son jargon, et se couler dans le moule à chienchiens. Ils furent heureux et eurent beaucoup de chiots mâles et femelles (chiot n'a pas de féminin), ils supportèrent les parfums de sueur chiennique, hymne olfactif de leur amour, et voyez-vous, lorsqu'on n'a pas eu la volonté de se créer un destin par soi-même, la sagesse consiste à accepter celui qui vous est tombé sur le paletot. Bienheureux les passifs, surtout chez les riches, et vive les passions insolites. Notre héros est passé d'un moule à l'autre. Il voyagera d'expositions en expositions, parlera croisement, pelage et angles de pattes, mènera une existence oisive et inutile selon les critères du socialisme, et on mettra un chien sur sa tombe. L'ennui de tout cela est que la leçon reste bien mince, les personnages bien schématiques, la réflexion bien superficielle, la niche de lecteurs au sens commercial du terme bien étroite, l'ouvrage éminemment dispensable, le milieu très étroit, très spécialisé, le volume suprêmement intéressant pour les membres animalistes, fort peu pour les profanes, qui préfèreront assurément, pour s'initier, compulser d'abondants ouvrages illustrés. Que nos bourgeois soient pourtant ici remerciés pour avoir ajouté de la beauté au monde, et quelque peu d'humanité parmi les brutes. Le passage qui sera soumis à votre appréciation portera sur les prémisses de l'union conjugale : il n'est question que de noces et reproduction humaines.
"Au petit jour, Alix m'apprit qu'elle avait un "retard" et qu'il se pourrait bien qu'elle fût enceinte. Ce n'était pas la première fois qu'elle éprouvait ce genre d'alertes intimes. Généralement, elles étaient vite dissipées. Mais là elle evait eu la faiblesse d'en parler à sa mère. Sans doute celle-ci s'était-elle empressée d'en faire état devant mon père lors de leur conciliabule. Et tous deux avaient envisagé cette éventualité comme une bonne raison de hâter le mariage." Tout se passe dans le plus pur cadre bourgeois du seizième, et nous avons ici les indices de cette rage d'élevage qui saisira plus tard cette maman frustrée. "Alix se félicitait d'une circonstance qui, fût-elle fortuite et encore incertaine, avait emporté la décision. Quant à moi, je ne savais ce qui me réjouissait le plus : l'idée du mariage avec Alix ou celle de la naissance de notre premier enfant.
"Pendant la courte période qui précéda la cérémonie nuptiale, je voyais chaque jour mon père au bureau et il s'amusait de mon impatience. Cela ne nous empêchait pas de déjeuner entre hommes, comme d'habitude, le dimanche, à La Terrine du Chef. Lors de notre dernier repas de célibataires, mon père me transperça d'un regard en vrille et me dit à voix basse :
- C'est après-demain que tu te maries ! Alors, laisse-moi te donner le conseil d'un vieux briscard des luttes sentimentales. Si tu aimes vraiment ton Alix, il ne faut pas que ce jour-là soit, pour elle, pareil aux autres." La bourgeoisie bat son plein. Et méfiez-vous des femmes : le père a toujours, bien que marié, couru à droite et à gauche, pour enfoncer sa bite. "Elle mérite mieux que le retour banal à la maison, le dodo de la veille, les caresses de la veille, l'homme de la veille... Tu te dois de lui réserver une surprise extraordinaire, énorme, inoubliable ! Si tu as la chance de l'étonner à cette occasion, elle t'en sera reconnaissante jusqu'à la fin de ses jours ! Ce sera son véritable cadeau de noces ! Un cadeau de noces que toi seul peux lui offrir !
"Comme j'arrondissais les yeux, il se pencha au-dessus de son assiette où refroidissait un classique tournedos béarnaise et proféra en détachant chaque mot :
" - Tu devrais te couper la barbe !
Je tressaillis :
" - Tu ne parles pas sérieusement papa !"
Du mariage aux expositions de chiens, de la robe de la mariée aux voitures de luxe, c'est ici en effet le roman des apparences, qui tiennent aussi bien lieu de vie n'est-ce pas... puisque la vie n'est qu'une apparence, rajoutons-en un peu, et supprimons donc cette barbouse qui n'est que le feint attribut d'une virilité aux abonnés absents.
" - Si !
" - Mais, souviens-toi... C'est toi-même qui m'as conseillé, il y a quelques années...
" - J'ai changé d'avis. D'ailleurs, les rares fois où je vous ai vus ensemble, j'ai cru remarquer qu'Alix était contrariée, et même agacée, par ton physique de barbu. Au début, ça l'a amusée." Mais quelle lavette, ce fiston ! si au moins l'auteur en avait fait un drame profond! voyez les faibles chez Dostoïevski ! les anxiétés, les larmes qu'ils vous arrachent ! mais tous les Russes ne s'appellent pas Fédor. "Elle a eu l'impression de coucher avec un autre homme, de te tromper avec toi-même. A présent, je l'observe et je suis sûr qu'elle voudrait te retrouver tel que tu étais quand elle t'a connu : résolument imberbe ! A plusieurs reprises, je l'ai entendue faire des réflexions flatteuses sur tel acteur ou tel chanteur aux joues lisses. Elle n'ose pas t'en parler, mais je parie que cette pensée la travaille et qu'il lui arrive d'en discuter, en cachette, avec sa mère ou avec des amies. Du reste, moi aussi, je trouve que tu étais mieux avant : plus jeune, plus vif, plus moderne..... La barbe vieillit toujours les bonshommes. Elle accentue leur côté pesant, patriarcal, ennuyeux..." - eh bien, ils en ont des soucis, dans la haute..