Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Textes publiés - Page 14

  • Dévoiement

    TROISIEME DEVOIEMENT Voici la présentation d'un gros homme, Abdel Ben Zaf. Une tête rouge, une bouche
    constamment ouverte, comme un poisson sur la berge, et comme lui combien de temps à
    vivre ? Perpétuellement essoufflé, vif et hors d'haleine. Pascal Maatz, le docteur, fit sa
    connaissance à l'occasion d'une exposition de peintres : car le gros homme tient galerie, et
    le docteur veut persuader sa maîtresse autrefois pute, Héléna Bost 9 rue H., à présenter ses
    compositions au public. Naîtra entre ces deux hommes, le médecin bigot et le gros tenancier,
    une brève mais intense complicité, un de ces dévouements inexcusables entre deux êtres
    dissemblables, au nom de l'art.

    Dans la maisonnette.JPG

    Maatz lui parle donc ainsi : "Je veux que tu trouves belles, magnifiques, incomparables
    , les sculptures de mon "habitude" (il le tutoie d'emblée, lui explique brièvement ce qu'il
    entend par "habitude"). "Elle s'appelle Héléna Bost." Le gros patron, qui tient ce bar, où l'on
    expose, commande à travers la salle un "Bourbon Quatre Roses" pour lui et son client. Sa
    vitalité est épuisante - toujours haletant, toujours soufflant. Il boit peu vu son poids. Offre
    des orangeades avec ou sans whisky. Se trouve présente, pute et sculptrice, Héléna, pour
    son deuxième entretien. Il s'agit d'exposer ses sculptures. Elles sont laides. Pyramides,
    cubes et sphères plus ou moins emboîtés, plus ou moins lissés. Le gros Ben Zaf se
    montre enthousiaste !
    Une fois terminées les orangeades et le bourbon, tout est bon, consommé, signé.
    Héléna Bost a signé. La voilà tirée momentanément d'affaire, 2-74-03-05-61-0814.
    Elle sculptait déjà entre deux passes. Le petit studio près du lit à « deux places l'un
    dans l'autre » (elle avait de l'esprit) devenait minuscule. « Moi, je sculpte »
    précise-t-elle. « Les autres sont installateurs. Ils se servent de masses et de cailloux.
    Ce sont des étalagistes . » Héléna achète des cubes, les taille et les imbrique.
    Parfois les soude. Les critiques sont assassines : "L'esthétique du panier à salade"
    (Les Aventuriers). Parfois les critiques écrivent vraiment ce qu'ils pensent. Rien
    à dire en fait sur les sculptures de Héléna Bost.
    Pas de quoi se déchaîner. Ce qu'elle sculpte tient debout, se tient n'importe où,
    ça va avec tout, noir, blanc, gris. Le docteur Maatz l'encourage à ne pas déprimer.
    La médecine après tout devrait se tenir entre un laisser-faire naturaliste et le
    minimum interventionniste. Pascal Maatz est contre l'acharnement thérapeutique.
    Il porte sur lui un papier dans ce sens, dans son portefeuille : "Mourir dignement"
    . Mais il veut bien donner son foie, sa rate et son c
    œur (« ce qu'il en reste », dit-il)
    à la Science. Jamais le pieux docteur n'est parvenue à faire sculpter à sa maîtresse
    une Maternité, ni même une Pietà, en glaise (« ou italienne », ajoute-t-il) quoique
    certains disposent dans le creux d'un bois flotté une simple sphère portant un crâne
    bien rasé de nourrisson : "La Vierge", déclament-ils, "et son Enfant"
    (ou
    le yin et le yang)
    - Maatz ne dit rien de trop franc sur les sphères ou les
    pyramides (le style saint-sulpicien, du moins, peut se targuer de son antériorité :
    le docteur Maatz prie toujours devant sa Vierge bleue ; pas devant des cubes).
    L'amant de l'apprentie sculptrice est bon enfant.

  • Le viol d'un jeune homme espagnol

    COLLIGNON HARDT VANDEKEEN

    L E V I O L D ' U N J E U N E H O M M E E S P A G N O L

     

     

    "Ce que vous dites sur les prostituées de terrain vague ne me surprend pas. Ainsi -

    penchez-vous un peu - dans cette encoignure, sous ma fenêtre, on a violé un jeune homme

    espagnol. Atelier.JPG

    - N'avez-vous pas appelé la police ?

    - Que pouvions-nous faire ? "

     

    ...Tanger en pointillé : sur le plan, une quantité de rues, de places, de ronds-points,

    baptisés et disposés selon les canons de l'urbanisme. Seulement, depuis le rattachement

    de la zone franche au Royaume, l'argent manque. Entre les rues Vermeer et Tolstoi,

    au centre ville, s'étend un terrain vague oublié. On y pénètre par un trou du mur d'enceinte.

    Dès l'entrée, le sol se gonfle de bosses de terre, craquantes de tessons de verre.

     

    - Ils l'ont violé à sept, à sept ils s'y sont mis. Sous ma fenêtre. Ou en face, je ne sais

    plus.

     

    Le jeune homme espagnol un soir descend la rue sans méfiance, avec trois

    camarades. La discussion est animée. On rit de tout. Mais leur façon de rire est différente. Deux

    autres, puis deux, par hasard, des cousins, de vingt à trente ans. Les lampes brillent. Les

    plaisanteries tournent mal, les coudes se heurtent, l'Espagnol comprend qu'on tourne ses

    bons mots en dérision.

    C'est un jeune homme de quinze ans, brun, les joues mates et pleines, il a de grands yeux

    et les cheveux plaqués. Les autres, des grands Marocains secs, l'entraînent par la brèche

    avec des mots durs et il se défend, il repousse les bras, il menace en forçant la voix. Il croit qu'on veut lui casser la gueule.

     

    "...et il criait ! et il pleurait ! il en faisait, une histoire ! "

     

    On lui maintient les bras dans le dos, et puis on se ravise, on les tire en avant, il lance des

    ruades dans le vide. Quand on l'a fait basculer, quand ils ont immobilisé ses jambes,

    il a commencé à crier, car il a compris ce qu'ils veulent. Ce sont d'indignes sanglots, des supplications - les autres, excités par les cris, s'exhortent

    dans leur langue et couvrent sa voix, l'insultent, halètent et le dénudent.

     

    "...et il appelait sa mère ! il appelait sa mère ! " Madre ! "...et il appelait sa mère ! il appelait sa mère ! "Madre ! " - le pauvre jésus ! comme il était mignon ! " ¡ Madre ! ¡ Madre ! La mère ne vient pas. Elle n'est pas de ce quartier. Les cris s'étouffent entre les murs des cinq étages. L'enfant pleure. Les autres hurlent, se disputent les présé‚ances :

    à qui tiendra les jambes, à qui le tour, certains préfèrent l'étroitesse, d'autres le confortable,

    le jeune homme pleure. Il a cessé de supplier, il ne se débat plus. Ce n'est plus drôle.

    Il n'entend plus que les pensées qui se battent dans sa tête en une seule immense

    sensation confuse de chute et d'une mère qui ne viendra plus Dieu merci, à qui jamais plus il ne se

    confiera surtout ce plaisir ressenti, ce destin sans fissure où l'enfoncent encore à

    l'instant ces coups sourds qu'il ne sent plus l'atteindre et la boue apaisante coulée dans son

    corps.

     

    "Vous avez regardé tout ça sans broncher, penchés à vos balcons sur cinq étages, sans

    intervenir ? À vous rincer l'œil ?

    "Viens voir ! qu'est-ce qu'ils lui mettent ! pauvre enfant

    "Mais qu'est-ce que tu crois ? Qu'est-ce qu'elle aurait donc pu faire, ta police ? Tu

    t'imagine qu'en téléphonant tu l'aurais fait venir plus vite ?"

     

    "...Chaque seconde durait des siècles... »

     

    "...On voit bien que tu ne connais pas ces gens-là ! Ils se soutiennent tous, va ! Tu penses

    bien qu'on n'aurait jamais retrouvé personne.

     

    ...Je jure que je les aurais tous reconnus, tous les sept, dix ans après...

     

    "...On serait passés pour quoi, nous autres ? Encore heureux si on ne s'était pas fait

    enculer! "

     

    Ils me gueulent dessus, les adultes, à même le corps, ils me dépassent de deux têtes, leurs yeux sont injectés de sang, jamais je n'ai vu à ce point la haine de près, la véritable pulsion du meurtre, s'ils n'y avait pas mes parents leurs amis me tueraient, ils me font taire, mes parents, il est jeune, il ne comprend pas, il faut l'excuser, on est en visite, ce n'est tout de même pas un petit merdeux de quinze ans qui va gâcher la soirée, pour une fois que les Chardit nous invitent (...)

     

    ...Pedro Vasquez, homo à Lérida, l'extrême nord de l'Espagne, le plus loin possible, avec

    tout un passé de vieille tante - la cinquantaine aux tempes argentée - bien ri, bien bu au bar, beaucoup aimé, frappé les putes qui ne sont jamais, jamais venues à son secours, qui ne lui ont jamais donné ce plaisir qu'elles éprouvaient jadis peut-être, quand elles étaient femmes...

  • Deuxième dévoiement

    	Le but du jeu est d'établir un savant basculement, de la Vie à la Mort (la mort au masculin
    comme il se doit,
    der Tod), tristesse et joie, ascétisme et jouissance. Or passant quelque jour
    par l'immense cimetière de Limoges, j'y fus frappé par une épitaphe poignante, sur plaque de
    lave émaillée :
    "A mon mari - A son œuvre" accompagné d'un autoportrait du défunt, à l'encre, assez bon, sans plus. D'autres portraits du
    même ornaient trois dalles voisines, comme si les amis du défunt avaient poussé l'obligeance
    jusqu'à se faire inhumer dans la même section. Mon dos fut alors secoué d'un frisson. Je fus
    secondement frappé, mais plus subsidiairement, par la carte postale représentant "l'Hôtel de
    Ville à Limoges", "construit à l'imitation de celui de Paris" ; ce qui serait risible, si je n'avais
    pas assisté à un spectacle théâtral extraordinaire, où toute une troupe avait ressuscité le sombre
    cabaret du Dernier des Hommes à St-Cyr-sur-Morin, la Zone crapuleuse des années 25, avec une
    bonne volonté nostalgique indécrottablement pathétique. Venu à Limoges pour me dépayser
    (à chacun son budget), je retrouvais le dépaysement au sein même du dépaysement. Eux non
    plus n'aimaient ni leur ville ni leur époque.

    Rue Constantin.JPG

    Me revenait troisièmement ce tic frelaté  de vouloir passer pour ce que je ne suis pas, Polonais
    à Budapest, à Carthagène d'Espagne Israélien. J'avais là des Limougeauds et Geaudes
    exprimant leur pépie d'un Paris déjà mort impossible à ressusciter, celui d'une Joséphine
    Baker, d'un Paul Poiret, d'un Paname aspirateur tous les arrière-grands-pères de leurs si vides
    et vertes campagnes d'Ambazac ou de St-Yrieix ; d'un navrant à tordre les entrailles, d'une
    ringardise engluée corps et biens dans les inextricables marécages du second et du premier
    degrés. De tels spectacles assurément se nourrissaient, au petit bonheur des tournées, de Guéret
    aux Causses, du Forez à Millau, nos personnages.
    Nous n'avons pas encore décidé si Héléna Bost, bonne du curé, pute le week-end à
    Bordeaux dans la rue H., doit s'enfuir en compagnie de l'essuyeuse de verres au fond du café
    de La Teste (Gironde), formant l'un de ces si nombreux îlots féminins en cavale. Quant au
    docteur Maatz, client occasionnel, il deviendrait si drôle, si bouffon dans ses tics d'oraisons,
    là-haut sous les combles, qu'il s'en suiciderait. Mais les poutres sont trop basses.
    Je calomnie mes personnages. X Les personnages masculins communiqueraient par téléphone et non par la Toile,
    car
    cela se passait en des temps très anciens. N'est-il pas préférable d'entendre une voix
    humaine au bout du fil, sans voir son visage ? telle est du moins l'opinion commune.
    Les féminins se déplaceront plus volontiers corporellement, car il faut, dans les romans
    contemporains, que les femmes représentent le mouvement, après avoir symbolisé durant
    des millénaires l'immobilité ("L'homme est le voyageur, la femme est le clocher", disait
    à peu près le plus mauvais Musset).
  • Par ma porte ouverte

    Pas d'images, disparues dans les entrailles insondables des fausses manœuvres...

    L'EXTERIEUR PAR MA PORTE OUVERTE

     

     

    Ce carnet me fut offert par mon épouse Anne-Marie le jour de notre 48e anniversaire de mariage. Nous nous sommes toujours efforcés de vivre comme des personnages célèbres, conduits par nos caractères à la plus douloureuse obscurité. Cet étrennage du carnet a pour cause une grande lassitude de décrire incessamment mon propre bureau et ce qu'il y a dessus, téléphone, clavier ou écran. Actuellement, je siège au bout d'une table de jardin, par temps frais et supportable, tandis qu'Arielle garnit le cul d'un petit cageot cylindrique de graines de tournesol. Elle ne vit que par les mésanges qui s'en nourrissent, mais ceci est une hyperbole. On entend aussi des corneilles, de légers bourdonnements, et les pas lents de la Nourricière d'oiseaux.

    Cette table allongée, ronde à ses angles, est recouverte d'une nappe de plastique jaune sale, aux motifs végétaux (bouquets mauves, poignées d'épis ligaturés. Des feuilles mortes la souillent ou l'ornent, parfois balayées par des jets d'eau que je proclame "nettoyages". Sur le côté droit s'accotent trois chaises, inclinées de façon que la pluie ou toute autre humidité puissent s'écouler sans condamner le cul à des bains de siège. En face, un dossier blanc, un autre qui le surmonte incliné comme les autres sur toute la longueur de la table. De moi à l'autre bout, nous voyons : un premier lot formé de ce carnet, dont je suis les lignes stimulé par ce retour à l'écolier ; à gauche les notices ou emplois du temps, tapés à la machine. 

  • Cuisinière

    CHLOE CHARLES TELERAMA 3443 DU 9 61 16 -  63 04 02

    L'ILLUSTRATION REPRESENTE ANNE JALEVSKI, SOURIANTE, A LA FENETRE

    Souriante, à la fenêtre.JPGChloé Charles, 27 ans sur la photo, a gagné ses galons de chef-cuistotte, spécialité en dehors de mes préoccupations et de mes goûts, donc nécessairement vulgaire, car jamais je ne cache mes préjugés, fussent-il eux-mêmes les plus vulgaires qui soient. Elle est présentée dans un cercle, une bulle, alors que la photographie complète, visible sur la toile, présentent cette jeune femme en tenue de combat ou de profession, avec un tablier mauve et je ne sais quel plat au bas du corps. L'article de Télérama fut écrit deux ans plus tard. Elle porte donc autour du cou le lacet de tablier, plus un fin liseré plus clair, évoquant discrètement le « cordon bleu » qu'elle est.

    Ce cordon bleu, distinction honorifique, maintenait jadis la Croix de Malte sur les torses bombés de la meilleure aristocratie. Le corsage ou le tablier de dessous arbore une blancheur immaculée. Sort de ce petit V un cou ferme et puissant comme celui d'Albertine chez Proust, orné de cinq ou six grains de beauté discrètement disposés sur une peau blanche et crémeuse. Le /photographe a contrasté le menton et le sept huitième (profil à peine tourné vers nous, juste une demi-arcade et l'amorce des paupières au-delà du nez droit) en les enveloppant d'une ombre sensuelle : l'arrière-plan flou figure un cadre de miroir ou quelque plinthe de restaurant (le Septime en l'occurrence).

    Mon ignorance crasse de l'art culinaire n'a d'égal que celle de la photographie, ce qui prouve chez l'auteur un manque béant de sensualité : un reflet blanc barre tout le visage et s'enlève en perpendiculaire jusqu'au sommet du front bien dégagé. Le visage paraît en dessous de cette surimpression ou de ce reflet, comme un plat sous un nappé. Comment procéder pour obtenir un tel effet ? la photo complète montre une rue derrière une vitrine de restaurant. Les deux diamètres perpendiculaires se croisent sur une bouche souriante, naturelle, aux belles dents, exprimant la jeunesse, la santé, la bonne cuisine écologique professée par Chloé Charles, ainsi la joie de travailler, de s'accomplir et d'exceller. .

    Le port de tête droit, légèrement porté en arrière, ne montre ni affectation ni dédain. La cheffe est naturelle, bon enfant, professionnelle, et sourit avec une confiance - très communicative.