Les vieux, les enfants, la mort
Le père de Jean-Benoît se fait rouler la graisse en fauteuil roulant, depuis son avc. IL comprend ce que je lui dis, même en allemand. Il émet parfois un rire étouffé quand je lui assène, unilatéralement, une de mes histoires obscènes. Car je lui parle, malgré tout. Il ne répond que par "oui" ou par "non", faiblement articulés après rassemblement de toutes ses forces. La dernière fois, il n'a pas cessé de porter l'index à son front, comme un essai de salut militaire. Ce qui signifiait peut-être "Je te reconnais, je te donne le bonjour". J'étais au milieu de ces vieux tous affalés, déjetés, à demi inconscients sur leurs fauteuils respectifs comme les Communards debout tout zigzaguant dans leurs cercueils ouverts.
Un jour le petit noiraud, Albrecht Breuschenegg, surgit dans ce salon du rez-de-chaussée. Il engueule tout le personnel soignant, criant les mots de mouroir et de morgue, indigné, paniqué. A l'idée d'être un jour lui aussi tordu, mal maintenu par des sangles et nourri à la cuillère. Jean-Benoît lui envoie une lettre aux termes les plus méprisants et les plus dignes. A l'entrée, j'ai dû préciser que je n'avais rien de commun avec le petit monsieur en question. Parfois Pascale vient manger près du vieux père. Il la reconnaît. Il ne me reconnaît, moi, qu'au dernier instant, quand je prends congé.
SES ENFANTS Je ne connais que République, surnommée la Reine. Sa voix est menue, blanche, immature. Elle a de petits seins au tour, le regard égaré. Elle se fait tringler par un Noir et je l'envie pour cela. La seule fois où je l'ai vraiment vue, elle se montrait du moins en ma présence tout Intimidée par son père Jean-Jean-Benoît qui ne parle que de lui et de sa musique. Le soir même, elle tombait enceinte. Elle a repris le boyau habitable de l'impasse Alacoque. Son père aimerait que je la visite : le géniteur s'est-il déjà enfui ? Comment ferais-je, à 71 ans, pour devenir son amant ? Est-il compté sur moi pour devenir parrain ? Comment donner à cet enfant une éducation chrétienne à laquelle je ne crois pas ?
Ce serait d'une totale imposture. Après l'existence il n'existe plus rien. L'absence de pomme ne saurait être la présence d'une absence ; de même est-il vain de prétendre que l'absence de Dieu est la substance de l'Etre même et va jusqu'à le prouver. Non. Lorsqu'il n'y a pas de pomme, il n'y a pas de pomme. Donc d'un coup, plus rien. "Ils ne se rendent même pas compte qu'ils sont morts" : parole terrible, odieuse et ridicule en face des victimes, mais combien profonde sous sa naïve cruauté. A moins, chose horrible, qu'il n'existe ces 20s. fort plausibles, suivant l'arrêt du coeur, où l'on prend conscience de sa mort, sans possibilité d'en sortir, et qui serait possible selon les neurologues.