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Textes publiés - Page 15

  • Les vieux, les enfants, la mort

    Le père de Jean-Benoît se fait rouler la graisse en fauteuil roulant, depuis son avc. IL comprend ce que je lui dis, même en allemand. Il émet parfois un rire étouffé quand je lui assène, unilatéralement, une de mes histoires obscènes. Car je lui parle, malgré tout. Il ne répond que par "oui" ou par "non", faiblement articulés après rassemblement de toutes ses forces. La dernière fois, il n'a pas cessé de porter l'index à son front, comme un essai de salut militaire. Ce qui signifiait peut-être "Je te reconnais, je te donne le bonjour". J'étais au milieu de ces vieux tous affalés, déjetés, à demi inconscients sur leurs fauteuils respectifs comme les Communards debout tout zigzaguant dans leurs cercueils ouverts.

    Un jour le petit noiraud, Albrecht Breuschenegg, surgit dans ce salon du rez-de-chaussée. Il engueule tout le personnel soignant, criant les mots de mouroir et de morgue, indigné, paniqué. A l'idée d'être un jour lui aussi tordu, mal maintenu par des sangles et nourri à la cuillère. Jean-Benoît lui envoie une lettre aux termes les plus méprisants et les plus dignes. A l'entrée, j'ai dû préciser que je n'avais rien de commun avec le petit monsieur en question. Parfois Pascale vient manger près du vieux père. Il la reconnaît. Il ne me reconnaît, moi, qu'au dernier instant, quand je prends congé.

     

     

    SES ENFANTS Je ne connais que République, surnommée la Reine. Sa voix est menue, blanche, immature. Elle a de petits seins au tour, le regard égaré. Elle se fait tringler par un Noir et je l'envie pour cela. La seule fois où je l'ai vraiment vue, elle se montrait du moins en ma présence tout Intimidée par son père Jean-Jean-Benoît qui ne parle que de lui et de sa musique. Le soir même, elle tombait enceinte. Elle a repris le boyau habitable de l'impasse Alacoque. Son père aimerait que je la visite : le géniteur s'est-il déjà enfui ? Comment ferais-je, à 71 ans, pour devenir son amant ? Est-il compté sur moi pour devenir parrain ? Comment donner à cet enfant une éducation chrétienne à laquelle je ne crois pas ?

    Ce serait d'une totale imposture. Après l'existence il n'existe plus rien. L'absence de pomme ne saurait être la présence d'une absence ; de même est-il vain de prétendre que l'absence de Dieu est la substance de l'Etre même et va jusqu'à le prouver. Non. Lorsqu'il n'y a pas de pomme, il n'y a pas de pomme. Donc d'un coup, plus rien. "Ils ne se rendent même pas compte qu'ils sont morts" : parole terrible, odieuse et ridicule en face des victimes, mais combien profonde sous sa naïve cruauté. A moins, chose horrible, qu'il n'existe ces 20s. fort plausibles, suivant l'arrêt du coeur, où l'on prend conscience de sa mort, sans possibilité d'en sortir, et qui serait possible selon les neurologues. L'oeil châssieux.JPG

  • La baise et la tête

    L'exposition du Pont-Tournant : qui viendrait voir cela, dans le hall d'attente d'un petit théâtre ? Du coup, ayant vu et estimé ma femme, Djanem penser qu'elle “ne saurait pas lui faire ça”, et c'est encore une occasion de ne pas faire l'amour. Mon héros peut faire l'amour avec sa femme légitime, seulement, cela l'épuise, il s'arrête en chemin. Or 22 éjaculations par mois protègent d'un cancer de la prostate. Qu'y a-t-il de plus épuisant : baiser 21 fois dans un seul mois, ou passer 10 ans à crever de chimio ? Car on crève DE chimio.

     

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    Crises de jalousie, menaces d'abandon (pour cause de Carine) à tous les entretiens (j'ai moi aussi mes obsessions). Jérémiades d'autant plus cruelles qu'elles demeurent à jamais infondées, quand on sait que les femmes, pour moi, n'ont pas de désirs ; plus précisément, n'ont pas de désir pour moi. Plus précisément encore, ne l'extériorisent pas. Voyez Carine : elle me repousserait aussi, du haut de sa situation d'employée de la Sécu, et je n'ai pas envie de reprendre le parcours du combattant depuis le début. Les femmes (“celles que je connais”) me semblent toujours extrêmement difficiles à “obtenir”, alors qu'elles se voient toutes, sans exception, affables, d'accès facile, parfaitement abordables, disponibles, fraîches et tout.

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    En réalité, revêches et rébarbatives. L'une d'elles n'a-t-elle pas osé écrire : « Il faudrait libérer les hommes de leur addiction au sexe » - le seul moyen serait de leur couper les couilles. En réalité, j'ai couché avec Te-Anaa. Mais je n'aime pas lorsqu'elle fait sur moi, accroupie, les yeux fermés. Ni qu'elle se soit coupé les cheveux, ressemblant ainsi de façon désastreuse à Jacques Higelin, vedette de la chanson masculine et largement septuagénaire ; pour compléter, gauchiste et démagogue. Se levant de son siège de plateau télé pour exciter le public à l'applaudir, lui, ce qui couvre les arguments de sa partie adverse. Te-Anaa n'est pas ainsi. Elle accepte mes arguments avec lucidité, pour avoir longtemps vécu.

    Pour l'instant, elle ne m'écrit plus, se tournant vers un autre homme, un vieux, un solide, un vrai. Je n'aimerais pas rencontrer tous ces hommes. Bertrand lui-même : comme il se fragilise dès qu'il croit entrevoir une complicité entre Te-Anaa et moi !

     

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    Djanem, jadis, au temps de son adoration pure, ne voulait plus redescendre de ma voiture et me serrait de toutes ses forces entre ses bras. Se mettait irrémédiablement en retard. Si je voulais quitter son automobile personnelle, même jeu. Combien de fois ne suis-je pas rentré chez moi en retard, sous des prétextes divers ! Nous sommes allés très vite. Nous avions l'âge de brûler nos étapes.

  • Bal et télévision

    -Tiens-toi à mon épaule que je te descende scarabée vert à ras du sol Chacun suffoque sous le musc et la poudre et les couples se raréfient, bouches alourdies, mains aux poches. La lumière se tamise et le froid descend, Jeanne courbée de dos soutenue par le Vierge à la taille, reste le son sourd des cordes dissonantes, elle parvient au bord d'une gravière d'eau froide où elle tombe, et son ombre a coulé dans un creux de miroir. La Naine pousse un cri, les lèvres des hommes se sont confondues et Marciau perd connaissance.

     

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    Brive et quatre murs. Marciau tombe fréquemment dans d'éprouvantes rêveries et la Soupov serre les dents, le nez vers les genoux. La Naine a demandé le programme du soir. Soupov se penche et reçoit le coussin dans le dos. Premières notes sur l'écran aveugle. Les survivantes s'installent en geignant comme des vieux ponts. Maintenant que la Jeanne est morte on va pouvoir regarder la télé tranquille. Sur l'écran, la famine, les squelettes : "Les faits sont là. C'est à vous d'agir, et vite." La Soupov se frictionne le dos - toute une vie d'encaustique - hanches, vertèbres. "Ils sont des milliers qui réclament votre aide.

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    "Ces images se passent de commentaires. - Marciau, as-tu bien refermé le gaz?" - soudain Pierre Pipe encadre à l'écran sa grosse gueule d'ange - les joues peut-être un peu moins rondes, le teint moins vernis. Alors toutes ont cessé geindre. Tout un passé, toute une vie de guerre et de privation – et chargeant son soupir de toute l'affliction qu'elle a pu concentrer, Soupov s'est écriée : Mon Dieu qu'il a maigri !

  • Le bal fantastique des Vieilles

    Les serviteurs en guêtres et perruques circulent sans se heurter.

    Et bien que les orchestres se soient tus les couples tournent encore robe à robe en froissant les étoffes - le chef se tournant bras levés, Ménestrel baisse la tête et le galop se forme - fortissimo chassé-chassé - sous les lustres ; mais les Huit hommes et femmes assis à l'écart se parlent par gestes au milieu du vacarme Je m'appelle Gabriel s'écrie le Puceau ; Ménestrel se cramponne au fauteuil, un genou plié : Te souviens-tu de nos nuits ? ce bal, je l'ai monté pour toi - Soupov tend à bout de bras sa main grasse à baiser sans soulever ses hanches - une marquise à collier de cristal salue en cliquetant et la Mort qui la suit porte un loup au mufle doré tes yeux sont morts Hélène il est trop tôt – Pousse-moi, vire dit Soupov je veux danser - tous autour d'elle se sont retournés.

    Belles couleurs.JPGMénestrel se relève et la retourne encore - Hélène rit, s'agrippe aux accoudoirs de ses doigts bagués - tous les saluent, anonymes, en noir, Ménestrel se dérobe et trace à présent de longs cercles sur d'autres valses à longs relents de Sibelius, la basse gronde au premier temps comme un seau plein d'eau ; Gretel et l'Ours relevés se font face, l'Ours lève une patte après l'autre et

     

    ANNE, TOUJOURS PAS VIEILLE

     

    découvre les dents - le rythme est à son goût. Une flamme morne stagne dans ses yeux ; sous les lèvres de Gretel se pressent les mots qu'il aurait fallu dire - et l'animal pose les pattes jusque sur son dos. Alors ils oscillent tous deux, appuyés sur le cœur comme deux matelots par gros temps.

    Il la touche tout bas du bout de son museau et la valse épaissit l'atmosphère où halète Soupov sous ses seins sur son trône à pivot, et le Niçois montre à la Naine aux verres embués les plis indéfroissables de ses pattes noires petite dame en vert, tu sais ce que je sais. - Représentant dit-elle j'ai jeté ton évêque au feu - Buvons encore sa veste ouverte à deux battants propose des rangées superposées de fioles j'ai de tout - je suis un orgueilleux Marciau rit aux tintements du verre cétoine bien-aimée dit-il catin trop verte,c'est toi qui mourras en dernier, Soupov étire son ultime port de bras – l'Ours exhibe le liseré de ses gencives et le puceau empeste sa mortelle haleine - C'est tout ce sperme répond-il qui me remonte aux dents - Ménestrel la toise avec condescendance.

    L'Ours roucoule. L'orchestre bat de tous ses archets. Les flacons passent de mains en mains sans qu'aucun ne se brise à terre. Les Quatre Cavalières, chacune à sa hauteur, se sont servies à même son torse. L'orchestre alors debout, fortissimo, attaque le Rigaudon de Rameau. Les couples bavent et boivent. Soupov tombe à terre, l'Ours la pousse du pied dans un angle, Gretel crieT'as plus rien sous ton habit, représentant ? qui hisse la Naine - plus haut, plus haut ! que je voie toutes leurs perruques ! Le nez tavelé du Puceau coule et Jeanne se débat. Soupov remise seule en selle tourne à grands coups de ses bras sous les jabots, Ménestrel secoue deux flaches d'Eristoff à bouts de bras, ses jambes rouges étincellent en tout lieu

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  • Demi-frères

     

    	François ne ressemble à Maatz que par l'implantation de ses cheveux ; encore ne sont-ils pas tombés,
    mais virés au blanc dès la trentaine. Outre les souliers haut de gamme et l'étude de la langue tchèque
    (hommage à grand-mère Agata), François dit Frank Nau s'intéresse au tarot, sans en tirer bénéfice,
    mais non sans déduire, en privé, certaines choses et circonstances : leur pléthore symbolique recèle
    immanquablement, tôt ou tard, une trame explicative, « non moins assurément » dit le docteur
    « que l'analyse histologique d'une feuille de chou. »
    Les raisonnements induits par le tarot se présentent sous forme de nébuleuses : le cartomancien
    déduit par analogie, comme le procédé « x + 6 » du dictionnaire, ou n'importe quel philosophe médiéval ;
    rien de plus opposé, donc, aux raisons de la médecine. « Et pourtant... » - dès l'instant où deux faits,
    deux concepts, peuvent s'assimiler, ce qui ne manque jamais de se produire, quelles que soient les causes
    ou les conséquences. D'où, chez le cartomancien, ce flou artistique analogue aux entourloupes catholique,
    marxiste ou freudienne : quoi que vous pensiez en effet, quelles que soient vos objections ou réserves,
    toujours l'un ou l'autre de ces croyants parviendra à placer très exactement ce que vous dites,
    ou ce que vous taisez, « dans le cadre où son art a borné l'Univers ».

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    François le savetier, qui n'a jamais brillé dans la logique, voit sa vie à travers le tarot. Il interprète
    librement sa guise chaque lame. C'est aussi pour ne pas entacher la réputation de son frère médecin
    qu'il affiche l'identité controuvée de Frank Nau (« neuf », en hindi). Il n'a pu le faire inscrire à l'état civil,
    mais se désigne, sur son enseigne et sur l'auvent de son camion, "Frank Nau", "Fort-Saint-Jacques",
    Dordogne. C'est un homme "sensuel, sans problème" - du moins se décrit-il ainsi dans les petites annonces :
    "Sens. ss. pb." François et Pascal sont fils d'un chirurgien de Nantes, cardiologue rigoriste ; il est aisé de voir
    auquel des deux frères le redoutable père accordait ses préférences.
    Mais la mère adorait le petit Frank, son "fils en coton" comme elle l'appelait, bouclé avant
    d'avoir blanchi. Dès la mort de ses parents, voici trois ans, Frank Nau manifestera de grandes
    dispositions sexuelles, comme si en vérité le capuchon d'autour lui avait été ôté des yeux. Sa maîtresse
    actuelle, une Allemande, issue des Mertzmüller de Rauffendorf : une grande blonde à tresses, strip-teaseuse
    en scène et à domicile, ce qui ne laisse guère à ses voyeurs que le choix de la stricte abstinence.
    Que François (Frank...) Nau, savetier à Vergt-de-Périgord, soit parvenu à s'attirer les bonnes grâces
    d'une telle créature, une artiste ! tient du miracle. Miracle sociologique, miracle conjugal : lui, le raté
    de la famille ("...ton frère qui a obtenu son diplôme de médecine !"), baise l'une des plus belles créatures
    de France et d'Allemagne - la mère sans jalousie demeurant en excellents termes avec son fils,
    l'admirant même plus que l'autre.
    Nul ne contestera qu'il soit plus facile, à bien y regarder, de franchir sept années d'études après le bac,
    dont deux en externat indemnisé, que de pouvoir inscrire sur son carnet de conquêtes non seulement
    une femme, ce qui en soi constitue déjà un exploit, mais l'un de ces blocs de glace qui lève la cuisse
    en cadence ou se dénude au Crazy Horse itinérant de Rodez ou de Montpellier, mille francs la place,
    champagne en sus, devant les provinciaux
    congestionnés .