BRUNO DE CESSOLE LE DEFILE DES REFRACTAIRES

Bruno de Cessole, illustre inconnu pour les exilés du cerveau, convoque devant nous Le défilé des réfractaires, par ordre alphabétique, provoquant des voisinages pour le moins incongrus, tels ceux de l'Assemblée nationale à sa première session : nous évoquerons Céline, Cendrars, Chateaubriand et Cioran. Nous nous demanderons ce qu'ils ont de commu, à part la lettre C, dans leur inspiration, dans leurs convictions, dans leurs formes, dans leur refus de la société, voire tout cela ensemble, car il n'est rien de plus terne que l'ordre et le classement. Ainsi pourrons-nous divaguer. Réfractaires à quoi ? À l'ordre établi. En quoi ? En matière littéraire. D'abord, il est étrange de chercher dans l'acte d'écrire des traces d'opposition : l'acte d'écrire, en lui-même, quelque révolté qu'il soit, ne mène qu'à un petit tas de feuilles soigneusement reliées, en vente sur des étagères.
Les véritables réfractaires, sans l'avoir choisi d'ailleurs, seraient plutôt à rechercher du côté des assassins, des putes et des clochards. Ensuite ils se lamentent, ils hurlent, ils découvrent qu'ils sont réfractaires, irrécupérables. L'acte d'écrire, de bien écrire, de vouloir bien écrire, relève de la foi, d'une transcendance, d'une croyance, d'un idéal, d'une insulte au matérialisme. Toute démarche artistique, littéraire, picturale, chorégraphique, implique un saut dans l'absolu, une révolte viscérale contre le matérialisme. Mais le clochard, la pute et l'assassin se coltinent le matériel dans sa dimension la plus brutale. Donc, chez nous, impasse du raisonnement, superficialité : nous serions donc réfractaires au rationnel.
Attaquons d'un autre côté : Céline, avant de basculer dans l'abjection et le génie, n'était qu'un médecin planqué, menant à travers toute l'Europe et les Etats-Unis des cohortes de confrères en vue de tournées internationales sur l'hygiène dans les hôpitaux. Il entraînait les autres, dans un tourbillon qui les épuisait, les étourdissait de son baratin de bonimenteur, capable d'organiser à lui seul des entreprises gigantesques de représentant de commerce : ça, un réfractaire ? Barnum et son cirque, oui ! Comment d'ailleurs le Voyage au bout de la nuit a-t-il pu surgir d'un esprit aussi mondain et commercial est un mystère aussi grand, mais jamais abordé, que celui, rebattu et Rebatet, de son fascisme antisémite.
Cendrars, au bras vertical arraché planté dans le sol de toutes ses griffes, s'était retrouvé, en 1912, trois ans auparavant, copain avec l'inévitable Cocteau, Soutine, Max Jacob et tout ce qui comptait parmi les Montparnos : comment se fait-ce ? S'agit-il d'une mafia des excellents, d'une Pléiade miraculeuse, ou d'un gang qui se soutient de membre à membre ? Et si vous faites vous BERNARD COLLIGNON LECTURES « LUMIERES, LUMIERES »
de CESSOLE « LE DEFILE DES REFRACTAIRES » 60 02 19 64
aussi partie d'un innombrable réseau, comment se fait-il que votre nom ne soit jamais destiné à briller au pinacle des glorioles du siècle ? Chateaubriand ? Vous plaisantez, j'espère ? Introduit dans la société mondaine de son temps, paradant parmi les marquis et les femmes du monde, acceptant d'être ministre et ambassadeur, adulé de tous, attirant sur lui toutes les attentions et prenant des poses, lui, réfractaire ? Cioran, désespéré fasciste et roumain (quel cumulard...), ne croyant à rien d'autre qu'aux bons tirages de ses livres, puis petit vieux affable toujours prêt à sourire et rendant service ?
Vous l'aurez compris, ce n'est pas dans l'attitude sociale qu'il faut chercher la révolte parmi nos glorieux lascars. Ils ont cependant en commun, disons-le, l'imposture, et la posture (je ne vous parle pas de Claudel, gros plein de soupe réfractaire à sa sœur, de Jean d'Ormesson, pas réfractaire du tout à la télévision, de Michel Déon, réfractaire au moindre talent, et autres petits plaisantins contemporains perclus d'adaptation sociale ; Péguy, oui, respect ; Bloy, oui, respect (et non pas Bloïe, ignares de la rue Bertolet). Nos héros nos ont fait croire à des voyages qu'ils auraient faits, à des persécutions qu'ils auraient subies (après la guerre, oui, monsieur Céline, mais pas avant), de leurs profonds désespoirs mais en public : Chateaubriand, disait je crois Mme de Staël, se retirerait volontiers dans une île déserte, à condition qu'elle se trouvât au milieu de la Seine en plein Paris...
Alors, une originalité littéraire irréductible ? Les trois petits points de Céline, piqués non pas chez Verlaine, cher Bruno de Cessole, mais chez René-Louis Laforgue, peu importe : avoir mis l'émotion, la secousse, l'électrochoc du langage parlé dans la phrase écrite, d'accord. Le docteur Destouches n'écrit pas « comme un bébé », monsieur S. de Nanterre, mais dans une langue inimitable, incomparable, impossible à proférer à voix haute, car c'est l'écho interne puissamment écrit d'un langage oral reconstitué, comme l'écho du poème dans nos oreilles internes. Un point pour Céline, vilipendé par les académiciens, imité puis massacré par d'innombrables suiveurs ou épigones ce qui veut dire la même chose chez les cuistres.
Cendrars, aux longues phrases essoufflées du Transsibérien, si plat dans L'Or, mais tout de même, dans la droite ligne du Bateau ivre, à écouter d'urgence en cassette par Vicki Messica, génie méconnu : voyez Google. K.O. les Claude Farrère et autres Francis de Miomandre. K.O. les guides bleus ou du routard. Chateaubriand, à lire à haute voix ou sous les voûtes, celles d'une église ou celles de son crâne ; le sommet par excellence de la langue française, meilleur que Rousseau même, n'ayant trouvé nul digne successeur stylistique avant Nerval, qui lui doit beaucoup, et Flaubert, qui BERNARD COLLIGNON LECTURES « LUMIERES, LUMIERES »
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ne lui doit pas grand-chose. Cioran m'agace plus : son style est si précieux, si redondant, si exaltateur du rien que l'on ne s'étonne pas de n'en rien retirer. Il est salubre, s'il est bref, mais il lui faut toujours, trop souvent du moins, ajouter la petite phrase, la petite expression en trop qui vient tout gâcher, comme pour bien nous démontrer que nous n'avions pas très bien compris : dommage. Mais quel est l'écrivain qui n'est pas, à ce compte, original, dérangeant, réfractaire, et n'est-il pas déjà réfractaire au néant que toute chose existe, au secours le poisson se noie. Rabattons-nous alors sur l'auteur Bruno de Cessole, qui aligne comme à la parade, justement, son Défilé des réfractaires, exercice d'admiration, ce qui normalement ne devrait pas leur aller.
Il est fatal, en dépit de l'estime sincère qu'il éprouve, de retrouver les mêmes procédés, les mêmes péroraisons plus ou moins ronflantes, les mêmes déroulements de phrases sans autre génie que celui de la langue. Il est fâcheux mais inévitable de n'avoir dans sa ligne de mire que des auteurs francophones. Il était à prévoir aussi que seuls nos trois derniers siècles, et surtout le dernier, concentreraient les réfractaires. Qui se souvient de l'éternellement jeune d'Assoucy, compagnon de vagabondage de Molière, qui refusa de le suivre à Paris pour faire la roue devant le Roi-Soleil ? Qui peut encore nous réciter ses vers ? Et toujours cet affreux dilemme : réfractaire, pour de vrai, ou bien, célèbre, et réfractaire en toc ?