Au revoir là-haut signifie "on se reverra là-haut, au ciel, et sans grandes chances de se retrouver ici-bas". C'est extrait d'une lettre de poliu démoralisé, dont la prophétie s'est vraisemblablement réalisée. Le roman repose sur une solide documentation comme on dit, et de nombreuses missives de soldats dans la boue jusqu'aux genoux et dans les shrapnells jusqu'au thorax. Il se passe un drôle d'incident, où le capitaine flingue un de ses soldats pour abandon de poste, où le bidasse Maillart se fait engloutir sous la terre par un obus tombé trop près, se retrouve nez à nez avec une tête de cheval mort et enterré, se fait sauver par un camarade qui creuse, qui creuse et le délivre, mais en même temps se fait couper la moitié supérieure de la tête par un éclat d'obus.
Donc, notre Maillard bien content d'avoir la vie sauve se retrouve immensément coupable d'avoir transformé la tête de son sauveur en gorge sans visage, qui ne peut plus se présenter à sa famille. Cette gueule-cassée s'appelle Edouard, et préfère encore passer pour mort, que de réapparaître dans sa riche famille sans visage du tout. Le sauvé recueille le sauveteur et le nourrit, puis envoie une lettre pour signaler son décès. Les liens que le survivant et le mutilé entretiennent deviennent lourds de culpabilité réciproque, et la guerre s'achève. Hélas, après la guerre, les familles veulent récupérer leur morts, ou ce qu'il en reste. Les inhumations se passaient à la va-vite, sans point de repère sauf une croix souvent anonyme, "ici, un soldat", et le bombardement suivant renvoyait tout ça revalser dans les airs. Donc, après le 11 novembre, l'Etat et l'Etat-Major se trouvaient confrontés à une double tâche, dans un Nord-Est dévasté, sans communications ou presque. Il fallait démobiliser les soldats survivants, les renvoyer chez eux dans des trains bondés, irréguliers, dans un innommable bordel. Deuxième problème, les corps : ordre avait été donné de les rassembler dans des cimetières collectifs, les plus grands possible, les moins nombreux possibles. Cela impliquait d'innombrables exhumations pas très appétissantes, et des fortunes à gagner pour les fabriquants de cercueils et les entreprises de pompes funèbres.
Or, notre soldat Maillard se voit contraint par son capitaine bien salaud de retrouver la tombe de son faux décédé, qui n'a plus figure humaine et même plus de figure du tout, car la soeur voudrait bien rapatrier le corps, non pas dans une vaste nécropole inhumaine, mais dans une tombe familiale, car les familles avaient le choix, à condition de laisser tout faire à l'Etat, autrement, vous voyez d'ici l'armada d'entreprises privées avec des pioches et des pelles, arpentant les champs de bataille avec leurs camionnettes ? Bon, où réside la tentation ? Dans le fait de restituer aux familles exigeantes un corps, n'importe lequel, souvent sans nom, souvent méconnaissable, de le fourguer dans un cercueil et de déclarer "Voilà votre mort", moyennant de fortes sommes - voir Le général de l'armée morte d'Ismaël Kadaré.
Oe le soldat Maillard, témoin de ce qu'il n'aurait jamais dû voir, et transformé en coupable par un capitaine de noble famille et parfaitement dégueulasse, va se trouver mêlé à un scandale de plus en plus immense, et qui n'et pas dû seulement à l'imagination de l'auteur Pierre Lemaïtre : il exista juste après guerre un monstrueux trafic de restes humains, des grands entassés dans des cercueils trop petits mais facturés plus chers, des ossements répartis à la va comme je te pousse, des sommes qui circulent pour acheter les employés d'état civil ou des chauffeurs de corbillards improvisés. Maillard, qui envoya lui-même une lettre de faux décès, devient l'ami de la famille, doit entasser mensonge sur mensonge en esssayant de ne pas se recouper, doit aussi tenir compte du pauvre Edouard qui ne peut plus s'exprimer que par écrit, l'empêcher de se suicider, le renseigner sur ce que devient sa fiancée, en espérant qu'elle ne se marie pas.
Le capitaine assassin tient Albert Maillard par la barbichette, car il a découvert ce petit manège, fausse identité de mort, magouilles diverses - car notre soldat se débrouille à son tour dans la fraude à grande échelle, procure du luxe à son ami amoché (la patrie lui doit bien ça, et c'est tout de même lui qui a fait sortir Albert du trou d'obus). Et l'histoire continue, la prochaine guerre sera pour dans vingt ans, le récit est palpitant, les chairs pantelantes, les coeurs battant la chamade, et toute la sauce. C'est cynique, morbide, macabre, cruel, chaque héros cache un salaud et souvent vice-versa, "l'Etat glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants" comme il est dit en quatrième de couverture.
Cela donne un ouvrage de plus de 500 pages, financier, social, psychologique, humoristique à pleurer, grotesque à hurler, à l'image des peinture d'Otto Dix ou de Grosz. Pas une longueur, pas d'intrigues alambiquées, la vérité vraie, dégoûtante encore plus que les corps purulents, une grande claque dans la gueule et la saloperie humaine une fois de plus à grande échelle. XXX 63 03 03 XXXLes vautours font ripaille, les