« Alors voici : mes parents étaient des industriels d'Amiens et fabriquaient du velours. Ils étaient à leur aise (je ne prétends pas être le fils de mes œuvres) » - donc, pas de mélo misérabiliste - « et souhaitaient me voir prendre leur succession dans l'affaire. Mais moi, tout gosse, je n'aimais que la mécanique. Je construisais dans ma chambre de petits modèles de machines, de moteurs. Tout mon mobilier était truqué. Mon armoire s'éclairait quand la porte s'ouvrait. J'avais un appareil pour boire au lit, avec une bouteille qui venait se placer devant ma bouche. Un tuyau acoustique me reliait à la cuisine... » - c'est Les temps modernes,ou Hector le bienheureux. « Au lycée, je travaillais assez mal, sauf en math et en physique, mais devant un établi, avec la lime, la pince ou le marteau, j'étais infatigable... Bref, à l'âge de seize ans, pendant les vacances, j'ai monté un petit atelier dans la cour de mes parents et je me suis mis en tête de me faire une voiturette qui marcherait par ses propres moyens... » - eh bien, c'est très sympathique tout ça finalement.
« Notez que ce n'était pas une idée neuve... Vous pouvez voir, aux Arts et Métiers, une voiture à vapeur qui aurait été construite en 1771... » (c'est le fameux fardier d'artillerie de Cugnot). « En France, de 1890 à 1900, beaucoup d'ingénieurs avaient fait avancer le problème : Panhard, de Dion, les trois frères Renault sans compter Ford en Amérique, les Benz et Daimler en Allemagne ; Rolls en Angleterre... Ma seule originalité, si j'en avais une, était de ne pas être un ingénieur, juste un gosse adroit de ses pattes... » - de quoi en effet être fier, même si l'entourage vous pousse à la connerie :
« Peut-être pas ingénieur, patron, dit Rolande Verrier, mais ingénieux,oui, au plus haut point...
« Larraque fronça les sourcils et parut inquiet pour la cendre de son cigare ; Sibylle se précipita et présenta un cendrier au patron, comme l'acolyte présente un calice au prêtre.
« - Ingénieux si vous voulez, dit Larraque d'un ton bourru. » Ne m'interromps pas salope. « Mais cela n'empêchait pas mes parents d'être anxieux. J'avais raté mon bachot ; je ne voulais pas me présenter à nouveau ; je refusais d'entrer dans leur affaire. Je passais mes journées dans un hangar, devant un établi... Ils se demandaient si j'allais vraiment sacrifier un avenir facile et sûr à des jeux qui leur semblaient absurdes... Enfin je produisis, en 1898, une sorte de tricycle à moteur et, trois ans plus tard, une voiturette qui faisait quinze à vingt kilomètres à l'heure... Ma famille avait renoncé à contrarier ma vocation, mais me tenait pour un demi-fou... Cependant quelques amis me demandaient de fabriquer pour eux des voiturettes semblables à la mienne. Bientôt j'eus assez de commandes pour occuper une douzaine d'ouvriers. L'usine Larraque était créée. Quand vous me ferez l'honneur de venir demain à St-Denis, je vous montrerai l'atelier initial, la cellule de laquelle notre affaire est sortie... Je l'ai transporté d'Amiens, pierre à pierre, reconstruit, et toute l'usine est bâtie autour de lui... Aujourd'hui nous avons trente mille ouvriers... Et voilà ce que c'est qu'une vocation !
« - Quelle belle histoire ! s'écria Claire, comme dans un soupir involontaire d'admiration.

« - Tu as bien dit ça, Mélisande, murmura Sibylle après que Larraque eut été de nouveau accaparé par Rolande et par Verrier, venu seconder sa femme avec une magistrale autorité.
« - J'étais sincère, dit Claire sur la défensive. C'est une étonnante histoire... tu ne trouves pas ?
« - Si, ma belle innocente... Magnifique !...Seulement, moi je la sais par cœur.
« Le lendemain, les deux cousines se rendirent ensemble aux usines Larraque. Sibylle portait un « tailleur sec » gris foncé et un renard. Elle était venue inspecter la tenue de Claire avant le départ.
« - Oh ! pas ce grand chapeau, lui avait-elle dit. Un simple feutre... Tenue de travail.
« Elle soupira :
« - Je me serais bien passée de visiter l'usine pour la cent cinquantième fois, d'autant plus qu'avec le patron cela va être une course éperdue. Mais il avait l'air d'y tenir... Et puis, ça embête Rolande qu'il s'intéresse à toi.
« - Pourquoi s'intéresserait-il à moi ? demanda Claire en haussant les épaules.
« - Parce que tu es hideuse, Mélisande, parce que tu as des yeux chassieux, une peau de crocodile, et des cheveux ternes, couleur de vieille muraille... Le patron a une violente passion pour la mécanique, c'est entendu, mais pour être constructeur, on n'en est pas moins homme... Il sait reconnaître une gosse bien balancée... Rolande est une belle pouliche aussi, seulement elle. est maintenant trop sûre de son pouvoir sur lui ; elle l'asticote ; elle devient lancinante... Un de ces jours, il y aura un retour de manivelle et la belle Rolande se fera sonner. Je ne pleurerai pas... Tu es prête ? Le patron a envoyé sa voiture. Je ne sais pourquoi ; nous aurions pu prendre la mienne... Mais puisqu'elle est là...
« La longue voiture blanche était devant la porte. Le chauffeur, casquette à la main, souriant, ouvrit la porte.
« - Bonjour, Eugène, dit Sibylle en vieille habituée et Claire, plus novice, répéta après elle :
« - Bonjour, Eugène.
« La visite des usines Larraque demeura, dans l'esprit de Claire, une vision d'Apocalypse. Une petite voiture, que pilotait Larraque lui-même, bondissait d'atelier en atelier. »
Bon ! Nous vous passons cette visite à la Zola, nous devinons la suite, Claire est utilisée dans un milieu tout à fait étranger à sa personnalité de Mélisande romantique et frigide. Les clichés s'enchaînent, un chauffeur a toujours une casquette à la main et autres joyeusetés. A lire, à oublier. Terre promise, sans article, d'André Maurois.