Fottorino, Le dos crawlé
"Mes parents habitent dans la Corrèze. L'été ils sont aux champs du matin au soir alors ils me placent chez l'oncle Abel pour lui donner une autre compagnie que sa brocante, les robes de ma tante et le fantôme du cycliste. Mon père il me garde un peu en juillet à remuer les bottes de paille. Je sens pas ma force avec mes biscoteaux qui soulèveraient un âne mort il dit. Mais ma mère le dispute et on m'envoie changer d'air à l'océan." Je me demande s'il a quatre ans ou dix ans. Est-il bien nécessaire qu'un fils de paysans (ça existait encore cette race-là) s'exprime avec ces phrases et cette pensée de débile ? Mais il me semble que je me répète.
En tout cas, monter le foin dans le grenier au bout de la fourche, je l'ai fait dix minutes, et je ne le ferai plus : il faut sauter comme un abruti, et se faire engueuler parce qu'on ne saute pas assez. Paysans. "Pour aller se tremper on doit marcher jusqu'à la corniche et suivre l'odeur des beignets qu'un gars en tablier blanc pousse dans le sable sur une charrette à bras. Derrière la pile de gâteaux qu'il appelle "mascottes à la crème d'abriiii-cooots" c'est la mer partout. A marée haute je pose les yeux sur les beignets qui font comme des bouées rien qu'à les regarder. Vers onze heures je me prépare pour la plage quand une voiture de course s'arrête devant la maison d'oncle Abel. Le moteur reste allumé car les chevaux dessous le capot ils ont pas l'air commodes. Je crois que c'est des tigres comme dans la réclame pour Esso." Il est un peu taré le gosse, ou bien il fait semblant pour l'humour, mais c'est bien imité.
C'est l'auteur qui fait de l'humour en pastichant le parler de l'enfance, enfin, ce qu'il croit être l'enfance. "Monsieur Contini dépose LIsa ou plutôt il la jette. Il demande à l'oncle s'il peut la laisser pour la journée "parce que sa mère...". J'entends pas la suite à cause des chevaux qui veulent décamper. Monsieur Contini est déjà reparti avec sa ménagerie de course." En prenant les adultes au pied de la lettre, le héros et l'écrivain les mettent face à leurs incohérences, et à leurs phrases en fait inachevées, disons, face à eux mêmes. "Oncle Abel il sait pas dire non alors qu'il a du passé plein son fourgon à décharger dans la cour. Il pas besoin d'insister pour que je prenne Lisa et c'est à ce moment que ça commence à me brûler au ventre. 2 Lisa est une petite blonde avec des barrettes au milieu des cheveux et cette manière des filles de dire "arrête" quand elles veulent qu'on continue. Elle a dépassé l'âge de raison et ça se voit parce qu'elle veut toujours avoir raison même quand elle se trompe. Quand elle parle elle bouge la tête comme celle du chiot montée sur ressort dans le fourgon d'oncle Abel. Lisa est fille unique ça veut dire qu'il n'y en a pas deux pareilles. Lisa elle a ni frère ni soeur et elle trouve que c'est mieux car elle a déjà serrée à l'arrière de la voiture de course." L'auteur s'amuse, finalement.
Nous avons déjà, dans ce genre, les aventures du petit Nicolas de Sempé. Notons tout de même que les filles qui disent non pour "concon" tinue, c'est déjà dans Salinger. "En vrai ses parents ont une crevette de quatre ans mais on la voit jamais rapport à ce qu'elle est mongolienne et qu'elle habiterait très loin en Mongolie croit Lisa. Moi je sais bien que la Mongolie c'est chez les dingues. Son père travaille dans une banque et sa mère est très occupée toute la journée le soir aussi des fois. Lisa se plaint de ne pas les voir souvent." Bon sketch. "Je lui dis que c'est pas la mer à boire. Elle dit que sa mère est imbuvable." Ca vous a plu ? Moi aussi à la longue. Ne pas perdre de vue donc le fait que c'est un adulte, Eric Fottorino, qui raconte par la voix d'un enfant l'histoire de l'oncle Abel - Louis la Brocante, et de tous ceux qui l'entourent. Le dos crawlé, situé près de Royan, est en vente partout dans la collection "Folio", n°5515.