Texte de Daniel-Rops, entrelardé de réflexions plus ou moins stupides
prend, et toujours se multiplient ces passerelles, tout vous rappelant forcément quelque chose, avec la régularité imprévisible des synapses – notre cerveau en gros cœur de Jésus en plastique sans cesse palpitant à l'étalage. Tu ne devrais pas être là ! Double sens. Va vite au lit, mon petit, et ne lis pas trop tard ! « Mon petit » ? Mon Dieu... Elle appelle ainsi, également, son beau-fils, Raphaël, qui porte le même nom de famille que la fille de la paysanne, fille naturelle du sénateur qui a décidément éjaculé dans tous les vases.Elle se pencha, regarda le livre que tenait la jeune fille, mais ne dit rien. Chiche que c'est Nietzsche.
La boucle est bouclée. Qui venait de paraître en français. Avec ses maximes fières – très haut placée, la barre. Ce n'était pas le jour de lui faire, une fois de plus, entendre que ses goûts littéraires ne valaient rien. . À quelle heure partiras-tu demain, maman Laure ? Ce que je devine : dire et bien faire sentir à ma fille, dont je ne parle pas ici, jamais, que je l'estime telle qu'elle est, pourvu qu'elle ne veuille pas me convertir à ses intérêts, comme je n'ai plus tenté, très vite, de la convertir aux miens. À neuf heures trente, évidemment, afin d'être à Paris le soir. Lenteur des trains d'alors. Toujours pas de Guerre 14. Là périront Gabriel ou Raphaël, René peut-être, brillants lieutenants. Ou bien Laure, ou bien Jean, tel ou telle ; avant quelle catastrophe vivons-nous, en 2061?
Combien de siècles avant quel Jésus-Christ ? « Tu me diras au-revoir avant de partir ? - dialogue plat et vrai. Se reverront-elles ? Est-ce l'adieu ? Nous sommes à 89 pages de la fin. En ce temps-là c'était commode : la fin du roman coîncidait avec le début de la Guerre, et tout le monde crevait ou survivait. D'ailleurs j'entendrai bien Etienne sortir la Couinette (le cocher passé chauffeur et la belle auto début du siècle qui couinait des ressorts). Elle se leva. Une petite toux sèche la secoua deux fois – donc il s'agit de la jeune fille, pourrie de tuberculose. Répétons-le : Flemmings breveta la pénicilline. Mais elle était déjà prête. Grâce à des Français.
La Grande Boucherie pouvait se déchaîner. Elle ramassa la couverture de fourrure dont elle s'enveloppait et se dirigea vers la porte. Comme des mouches. Plus tard nos descendants diront : « Comment donc faisaient-ils pour se contenter de vies bornées à 101 ans ? » Chez Choiseul ne disait-on pas : « Dans notre famille ON meurt à 50 ans » ? Dis à papa qu'il nous laisse tomber comme une vieille chaussette. Il est bien loin papa. À Paris. Plus question du Bugey. Il fait carrière. Sous ses pieds serpente la trappe, le vieux chantage sur son crime si lointain, prescrit, mais dévastateur s'il est révélé, s'il est cru. Évanescente Alix..
Il serait peut-être temps à présent, de revenir sur un épisode combien lointain : en ce temps-là, Maman Laure n'était qu'une petite pionne de boîte à curés. Elle faisait connaissance, dans le train, d'un ardent jeune homme, Jean lui-même, qui lui prêtait puis lui donnnait une traduction de Nietzsche, par lui-même, professeur d'allemand. Il était écrit là que l'homme, "par-delà le bien et le mal", devait se débarrasser de toute cette petite morale petite-bourgeoise du petit chrétien qui sacrifiait les faibles à l'épanouissement de son propre moi. Il fallait rester fidèle à soi-même, ce que l'on appelle "son âme". Alors, dégagé de toute pitié destructrice, on jouissait enfin du bonheur de sa plus haute réalisation particulière.
Or le génie de Daniel-Rops consiste à faire suivre ces entretiens fiévreux de chemin de fer par l'agonie d'un magnifique prêtre, qui sonde les replis de toutes les âmes, et, tout mourant, rapelle à Laure qu'elle bouillonne de jeunesse, et qu'il ne faut pas perdre son âme, non plus. Mais que cette âme, loin d'être l'épanouissement de sa nature entière dans une grane jouissance, est l'émanation de Dieu, seule existence, seule essence qui vaille la peine d''être cherchée sans fin. Voici la ljeune héroïne, telle Hercule, à la croisée des chemins, que symbolisnet ces deux os croisés sous les têtes de mort : recherche du Tout dans le Moi, ou du Moi dans le Tout ? Pour l'instant, le réflexe est de dire "plus tard... plus tard..." Malgré les risques de commérages, elle se donne donc à cet homme, où elle le prend, Puis l'histoire suivra son ccours, jusqu'à cet assassinat de la rivale, et à l'adoption de ses deux enfants. Donc, deux versants s'offrent à elle pour tteindre le sommet : celui de Nietzsche, liberté, folie ; celui de l'Eglise, l'âme. Ne jamais perdre de vue son âme, ou ne jamais perdre de vue son énergie. Ce qui revient au même, seulement, les escarpements sont disposés tout à fait différemment. Et voici les réflexions qui se bousculent dans le coeur de Laure Malaucène (eh oui...) :
"Quand elle avait entendu l'abbé Tarlouze pardon Pérouze lui parler du juste ou de l'injuste, et lui interdire d'exiger, elle avait compris; mais non accepté. Il lui arriverait d'imaginer l'instant où Jean la quitterait, où elle devrait céder à son affreux destin. Et alors ce n'était pas l'idée de sa souffrance future qui la torturait, c'était le sentiment de tout ce qu'elle avait déjà souffert. Elle se ressouvenait de la nuit maudite, dans les marais de Lavours, de cette douleur cuisante éparse en tous ses membres, de son accablement de son désespoir. Elle revoyait ces ombres maléfiques qui étaient venues tourner autour d'elle quand elle avait dû se laisser aller à terre pour se reposer un instant, et elle remâchait le mot qui lui revenait sans cesse à l'esprit : "Injuste ! Injuste !" Injuste aussi cette honte, qui lui avait été infligée par Irène ; injuste, ce vain amour que Jacques Malessert lui avait dédié ! Injustes, sa maigre vie, sa cellule, ses classes monotones !" Même l'injustice ressentie par les autres, elle la ressent. Elle a dû fuir d'une maison parce qu'on voulait amicalement la violer. "Injuste, sa beauté inutile qui ne lui donnait pas le bonheur. Et le comble était mis à toutes les injustices, puisque l'homme qui l'aimait ne pouvait pas lui appartenir entier. Elle aurait voulu dire tout cela à l'abbé Pérouze mais elle savait bien qu'elle sourirait. Et elle savait aussi qu'elle avait tort. D'ailleurs, le chanoine était de plus en plus malade ; elle avait essayé de le revoir, mais la vieille femme ne lui avait pas permis d'entrer dans sa chambre : le médecin interdisait toute visite." Ainsi les dernieres paroles qu'elle aurait entendues seraient l'ultime mise en garde.