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Suisse

Il est de belles cartes postales; Celle-ci est hideuse. Elle mêle dix motifs maladroitement fondus destinés à vanter les charmes du Switzerland (c'est ainsi qu'on l'appelle au verso, en ce langage anglais qui souille tout ce qu'il touche). Le recto représente, de haut en bas et de gauche à droite, sans séparations de mise en page : un chalet, une falaise alpestre, des sonneurs de ces trompes que l'on pose en terre, de lointains sommets baignés de nuages ; une marmotte brandissant un drapeau suisse, deux cabines de téléphérique en pleine vertigineuse ascension, deux saints-nernard.
    La rangée inférieure offre à nos yeux incrédules un paquebot sur le Léman, une vache tachée de roux dont la mamelle gonflée soutient un pétale de Vergiszmeinnicht, dont un autre pétale embroche par superposition l'un de ces petits trains d'altitude, rouge et jaune comme un jouet sous les pentes neigeuses. C'est un bric-à-brac, un panorama dont chaque image parasite et ternit sa voisine. Accumulation indigeste où l'oeil de bonne volonté décèle un certain ordre : une première horizontale coupant le cou de la marmotte et de son pavillon helvète, suivant le haut de l'herbe au pied des trois sonneurs de pipes, lingne aisément prolongeable à droite par une crête de ravin.
  

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 Sous la marmotte une autre horizontale se devine, ondule entre les cornes et sur l'échine de la vache, ne prenant sa netteté qu'au dessus du petit joujou ferroviaire. Verticalement, si l'on y tient, le rebord de cliché du chalet coupe en prolongation le drapeau à croix blanche sur fond rouge, emprunte le cadre d'une fenêtre sur le téléphérique, une crête plongeante et tranche le chanfrein de la vache : cette ligne est créée par l'esprit... De même la queue du bovin, le cul du gros chien dans l'herbe et le milieu du panorama esquissent-ils une  ondulation verticale, permettant à la rigueur de tenir compte, chez le concepteur, d'un sens de la symétrie (3 fois 3 plus 3 fois trois à la verticale) habilement contrarié par le mouvant des lignes et l'intrusion d'un perce-neige entre le pis, la croupe et le train.
    Le tout démoigne hélas de la plus piètre mièvrerie destinée juste à l'émotion des rombières à chachat ou de leur lénifiant mari : c'est confortable, aimable, et bien joli sur les murs du salon - plutôt, de la cuisine : ça plaira à la bonne. Voyons ce chalet, quitte à ne pas achever ce travail : n'est-il pas confortable, à côté de ces branches de conifère enneigé, avec ses deux niveaux de balcons de bois brun, dont l'inférieur se chatouille d'un museau de marmotte hors échelle ? avec son drapeau suisse sur le seuil, par la magie des empiètements d'illustrations ? Comme on doit s'y sentir à l'abri, derrière ses poutrelles de bois et ses paires de rideaux symétriques ?
    Ne dirait-on pas que l'angle droit du balcon surplomne une rude pente à 70 degrés, dont les strates horizontales se voient rayées de vertigineux ravinements où vous glisseriez sans pitié ? "Hauts sont les monts, et profonds les vallons" - mais revenons aux Alpes : elles dressent à l'arrière-plan leurs falaises en rangée de dents plates, avec leurs ressauts d'éboulis, au-dessus de la rive d'un lac qui s'étire entre les jambes des hommes. Rien en effet ne doit manquer à cette évocation globale de tout ce qu'il faut voir (et entendre) dans ce beau pays. Trois bons bourgeois ou éleveurs de Suisse, sous leurs chapeaux et leurs lunettes noires, soufflent à l'unisson dans ces fameux cors helvétiques, si lourds qu'ils reposent sur l'herbe, la bouche triplement ouverte.
    Ils portent veste rouge et pantalon noir, et jouent à même l'herbe, maintenant à mains jointes les immenses tuyaux dorés parallèles, et ce grand motif aurait bien suffi à la carte tout entière : salmigondis pour touristes pressés.

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