Ermite de la musique
Je reviens seul, pour accomplir un voeu, ou pire une promesse, car les hommes sont plus exigeants que Dieu. Partout, sur les murs, l'encaustique des meubles, l'épinette et le piano, règne une surabondance de christs et de madones de tous les goûts, y compris l'image de la Vierge reçue par la poste et fixée sur mon propre mur de bureau : la sainte Eglise, à intervalles réguliers, m'envoie des notices pieuses, des souscriptions pour les chrétiens d'Irak. Je ne réponds jamais : donner une fois, c'est donner toujours, et l'on finit par rembourser leurs propres envois de paperasses. Ils m'ont envoyé de la propagande contre l'avortement. J'y ai répondu vertement.
Mais nous avons conservé Notre Dame de Fatima, visage cireux qui versa des larmes l'an 72 de notre siècle, photographie grasse de poussière, chair imputrescible. En vérité je voudrais savoir si je peux la prier, sans pour autant croire en Dieu. Qui autrement recevrait mes prières? je les dis en latin aussi bien qu'en français. J'ignore le sens de ma conduite. Dans l'antre de Jean-Benoît, je n'éprouve pas d'impressions inconnues ; je me retrouve au contraire en ces vieux appartements de chanoine évoqués par Joris Huysmans, dans l'épaisseur des murs de Saint-Sulpice. (il n'y manque que l'encens ; peut-être les souvenirs de lectures, tels qu'ils se sont stratifiés, manquent-ils d'exactitude).
X
Jean-Benoît, au prénom de Pape, est entretenu par sa mère, qui n'est pas l'Eglise, mais fait pluys prosaïquement les emplettes et couve son garçon de 50 ans, à 80 ans passés. Dès la mort de sa mère, tout est devenu crasseux : les publicités jonchent le sol en attendant d'être triés, ce qu"ils ne sauraient être. Pascale de la Tour lui en faisant l'observation discrète, il manqua se froisser ; il n'en fut plus question. Nous pensions aux vieux chiens mal lavés, de ceux qu'on ne sort plus, déféquant et pissant à même des jonchées de vieux journaux sur le pavé. A présent le voici déménagé en ville, chez son père à son tour évacué en maison de retraite ; aux temps dont je parle, il habitait encore impasse Madeleine-Marie Alacoque.
La sonorité de ce long boyau plat est infecte. Les voisins se sont plaints, en douce comme toujours, auprès du promoteur : il jouait du piano la nuit. La démarche traînante et l'allure de mon ami est chaloupée, ursine, et corpulente en fonction des saisons - suspecte. Lorsqu'il s'assoit au clavier, la musique descend sur ses traits, qui palpitent. Mais son orgue, en bout de couloir, demeurait muet en ma présence. Témoin sans doute d'élans plus intimes. Son épinette, parfois touchée, se faisait rare. Seul restait le plus souvent le piano droit, juste à gauche en entrant, contre la paroi qu'il perçait la nuit